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Comment Air Liquide gère la prise de contrôle de ses actifs en Russie ?

Publié le 31/08/2025 à 11h45 par Héloïse Martin
Temps de lecture: 10 minutes

Découvrez les impacts de l'administration russe sur Air Liquide et les options juridiques pour le groupe face à cette situation complexe.

Comment Air Liquide gère la prise de contrôle de ses actifs en Russie ?

Changement de cap imposé pour un poids lourd français de l’industrie. Le 29 août 2025, Air Liquide a appris que les autorités russes plaçaient ses actifs locaux sous administration externe. La mesure, qui vaut transfert de contrôle à l’État russe, intervient alors que le groupe avait déjà déconnecté la Russie de ses comptes depuis 2022 et constaté une dépréciation totale des actifs concernés. Décryptage financier, juridique et industriel.

Prise de contrôle administrative en russie et portée immédiate pour air liquide

La décision des autorités russes de soumettre les actifs d’Air Liquide à une administration externe signifie un pilotage direct par l’État des entités opérant sur le sol russe. Concrètement, l’exploitant désigné par l’administration publique prend la main sur la gestion courante, les flux financiers et les décisions opérationnelles.

La mesure s’inscrit dans la continuité des actions déjà engagées par Moscou à l’égard d’autres actifs détenus par des groupes européens depuis 2023. Elle s’appuie sur un arsenal juridique domestique élargi, permettant de placer temporairement des biens d’entreprises issues de pays considérés comme non amicaux sous gestion de l’État.

Dans le cas d’Air Liquide, l’annonce a une tonalité avant tout juridique et politique. Sur le plan strictement financier, l’impact apparaît limité puisque le groupe avait cessé de consolider ses activités en Russie à compter du 1er septembre 2022. Ce retrait comptable se doublait d’un processus de cession engagé depuis cette date, que la nouvelle mesure vient désormais supplanter dans les faits.

Air Liquide indique prendre acte de la décision et affirme étudier toutes les voies d’action ouvertes. Cela inclut, potentiellement, des démarches contentieuses ou diplomatiques, mais aussi des scénarios d’adaptation destinés à préserver les intérêts du groupe et de ses partenaires, tout en respectant les cadres réglementaires français et européens.

L’administration externe confère à un administrateur nommé par l’État la capacité d’exercer les droits de gestion de la filiale visée. Les effets incluent:

  • Substitution du pouvoir de décision à court terme, y compris sur le périmètre des opérations et les flux de trésorerie.
  • Gel ou réorientation d’actifs et de contrats, selon les priorités fixées par l’administrateur.
  • Limitation des prérogatives de l’actionnaire d’origine, qui demeure propriétaire de jure mais dépourvu de contrôle de facto.

Pour un groupe ayant déjà déprécié ses actifs et procédé à la déconsolidation, l’effet comptable immédiat est atténué. Le sujet devient principalement juridique, avec une dimension diplomatique et de gestion des risques opérationnels qui persiste jusqu’à stabilisation du statut final des actifs.

Effets comptables déjà actés: provision totale et absence d’exposition résiduelle

Air Liquide avait préparé le terrain. Dès 2022, le groupe a sorti la Russie de son périmètre de consolidation, fait rare mais conforme aux pratiques adoptées par de nombreuses multinationales confrontées à une rupture durable d’influence sur une zone donnée.

L’entreprise a ensuite comptabilisé une provision exceptionnelle de 586 millions d’euros au 31 décembre 2022, sans impact de trésorerie, couvrant l’intégralité de la dépréciation de ses actifs en Russie. Le groupe précise qu’il n’existe plus d’exposition financière résiduelle depuis lors (source: Air Liquide, 29 août 2025).

Cette séquence signifie que le risque financier principal avait été absorbé en 2022. La nouvelle étape décrétée par les autorités russes n’ajoute donc pas, à ce stade, de charge comptable supplémentaire évidente pour le groupe. Elle verrouille en revanche la perspective d’un désengagement négocié aux conditions d’un acteur privé, au profit d’un pilotage étatique.

Sur le plan de la communication financière, la trajectoire affichée par Air Liquide reste alignée avec les objectifs de son plan stratégique. En 2024, le chiffre d’affaires s’est élevé à plus de 27 milliards d’euros, confirmant la capacité du groupe à dégager des revenus solides malgré la sortie de Russie du périmètre consolidé (source: Air Liquide, 29 août 2025).

Métriques Valeur Évolution
Provision exceptionnelle liée à la Russie au 31.12.2022 -586 M€ Sans objet
Exposition financière résiduelle en Russie Nulle Invariable depuis 2022
Chiffre d'affaires 2024 Plus de 27 Md€ n.a.
Pays de présence 60 Stable
Collaborateurs Environ 66 500 n.a.
Clients et patients servis Plus de 4 millions n.a.
Indices boursiers CAC 40, CAC 40 ESG, EURO STOXX 50, FTSE4Good, DJSI Europe Inchangés

La déconsolidation consiste à retirer les entités russes du périmètre de consolidation lorsqu’un groupe perd le contrôle ou ne peut plus exercer une influence pertinente. Cette perte de contrôle peut être due à des restrictions légales ou à l’impossibilité d’exercer des droits d’actionnaire.

La dépréciation d’actifs reflète une réduction durable de leur valeur recouvrable. La provision exceptionnelle comptabilisée en 2022 a neutralisé l’impact futur sur le résultat, en anticipant une absence de retour économique des actifs situés en Russie. Ce traitement évite des charges additionnelles à l’annonce de 2025, sous réserve d’événements nouveaux.

Chronologie synthétique des décisions 2022 à 2025

Repères clés pour comprendre la séquence d’Air Liquide en Russie.

  1. 1er septembre 2022: activités en Russie non consolidées par le groupe.
  2. 2 septembre 2022: communication formelle sur la déconsolidation et l’intention de cession.
  3. 31 décembre 2022: provision exceptionnelle de 586 M€ sans impact cash, couvrant l’intégralité des actifs russes.
  4. 29 août 2025: décision des autorités russes de placer les actifs sous administration externe.

Recours juridiques et arbitrages potentiels: options et contraintes d’exécution

Face à une prise de contrôle administrative, les groupes étrangers évaluent classiquement plusieurs voies. Le spectre couvre le contentieux local, l’arbitrage international au titre de traités bilatéraux de protection des investissements et, parfois, la recherche d’un accord transactionnel. Chaque piste présente des avantages et des limites spécifiques, notamment en matière d’exécution effective des décisions.

Devant les juridictions russes, l’entreprise peut contester des actes administratifs ou réglementaires. Cependant, l’efficacité de cette voie dépend du contexte politique et des marges de manœuvre accordées aux juges pour évaluer des mesures de souveraineté économique adoptées en période de tensions internationales.

Au plan international, des actions fondées sur des traités d’investissement sont en général envisagées pour contester une expropriation sans compensation adéquate ou pour faire valoir un traitement injuste et inéquitable. La disponibilité d’un tel recours suppose l’existence d’un instrument applicable et d’une clause d’arbitrage. L’expérience des dossiers récents montre que, même si un arbitrage aboutit, l’exécution d’un éventuel montant compensatoire reste incertaine en l’absence d’actifs saisissables aisément accessibles.

À ce stade, Air Liquide indique simplement étudier toutes les voies d’action. La décision d’engager une procédure, la nature du forum retenu et le calendrier d’éventuelles démarches ne sont pas détaillés. Les enjeux porteront à la fois sur la préservation d’éventuelles options de récupération de valeur, la protection de la marque et le maintien d’une posture de conformité aux règlements français et européens.

Points d’attention pour les directions juridiques et financières

Quelques axes de vigilance opérationnelle et financière lorsqu’un actif part sous gestion étatique.

  • Contrats en cours: identifier clauses de résiliation, force majeure, hardship et obligations post-contrat.
  • Propriété intellectuelle: cartographier dépôts locaux et licences intra-groupe susceptibles d’être affectés.
  • Sanctions et conformité: double vérification des flux restants, y compris services partagés et mises à jour IT.
  • Assurances: examiner les garanties pertes d’exploitation et risques politiques éventuellement souscrites.
  • Communication marché: calibrer la matérialité de l’événement au regard des lignes directrices de publication.

Un arbitrage international peut reconnaître un préjudice et fixer une compensation. Les étapes clés incluent la détermination de la compétence, la démonstration de la violation, puis l’évaluation des dommages.

Le nœud stratégique ne réside pas seulement dans l’obtention d’une sentence favorable, mais dans sa mise en œuvre. Les obstacles courants sont l’immunité d’exécution, l’insuffisance d’actifs à portée de saisie et les délais souvent très longs. Une approche pragmatique combine parfois action contentieuse et recherche d’issues négociées.

Comparaisons utiles: précédents européens d’actifs placés sous gestion étatique en russie

L’administration externe d’actifs détenus par des groupes européens n’est pas inédite. Plusieurs entreprises ont déjà vu leurs filiales russes passer sous gestion d’État, parfois comme étape intermédiaire avant un transfert de propriété locale. Sans détailler des opérations spécifiques, ces précédents éclairent la dynamique actuelle: l’autorité publique russe utilise un cadre juridique national pour sécuriser la continuité d’activités jugées stratégiques sur son territoire.

Danone: un précédent de gestion publique suivie d’un changement de contrôle

Le cas Danone illustre la possibilité de voir une filiale passer sous gestion temporaire puis connaître un changement d’actionnariat local. Cette trajectoire a souvent impliqué une recomposition de gouvernance et une réorientation des flux, avant l’issue transactionnelle. Les enseignements pour les autres groupes européens portent sur l’imprévisibilité des délais et la difficulté d’anticiper la valorisation finale sous contrainte réglementaire.

Carlsberg: une autre expérience de perte de contrôle opérationnel

Chez Carlsberg, la difficulté à reprendre la main une fois la gestion publique instaurée a mis en évidence la rapidité d’exécution des autorités russes dès la nomination d’un administrateur. La capacité de l’actionnaire étranger à influencer le périmètre des décisions est réduite, ce qui pose des défis pour toute tentative de structurer une cession alignée avec ses intérêts économiques.

Ces exemples balisent le cadre dans lequel s’inscrit désormais Air Liquide en Russie. Le dossier du groupe français possède ses spécificités, notamment parce qu’il a enregistré très tôt ses pertes potentielles et qu’il n’affiche plus d’exposition financière résiduelle. Cela change la nature de la discussion: l’enjeu est moins la protection d’une valeur comptable que la maîtrise d’un processus extrafinancier qui touche à la souveraineté et au droit des investissements.

Impact industriel limité pour le groupe et recentrage sur les marchés porteurs

Air Liquide demeure un acteur mondial des gaz industriels et médicaux, présent dans 60 pays, avec environ 66 500 collaborateurs et plus de 4 millions de clients et patients. Les molécules comme l’oxygène, l’azote et l’hydrogène constituent le cœur de son métier depuis 1902, avec des applications couvrant l’industrie, la santé, l’électronique et des segments de hautes technologies.

Le plan stratégique ADVANCE, qui articule performance financière et extra-financière, n’est pas remis en cause par l’événement de Russie. La déconsolidation ancienne des entités et l’absence d’exposition résiduelle ont précisément pour effet de sanctuariser la trajectoire budgétaire et de limiter les à-coups sur la base d’actifs. Les priorités opérationnelles du groupe restent centrées sur les marchés d’avenir et les solutions de transition climatique et énergétique, en particulier l’hydrogène.

En pratique, la décision russe ne modifie pas la feuille de route d’investissement dans les géographies clés où Air Liquide déploie son savoir-faire technologique. La discipline capitalistique, pilier de son modèle économique, demeure. L’entreprise reste cotée sur Euronext Paris, compartiment A, et figure dans des indices de premier plan tels que le CAC 40, le CAC 40 ESG, l’EURO STOXX 50, le FTSE4Good et le DJSI Europe, autant de signaux de stabilité perçue par les investisseurs institutionnels.

Lecture financière: ce que l’événement implique pour le bilan

Pourquoi l’impact devrait rester limité du point de vue des comptes consolidés.

  • Aucune écriture nouvelle anticipée après la dépréciation totale de 2022, sauf événements ultérieurs distincts.
  • Pas d’effet cash lié à la provision passée, ce qui préserve la liquidité et la flexibilité d’endettement.
  • Ratios financiers potentiellement stables puisque les actifs russes ne pèsent plus sur la base d’actifs consolidés.
  • Communication focalisée sur la gouvernance du risque pays et la conformité, plutôt que sur des impacts de résultat.

Profil d’air liquide: cap sur l’innovation et la transition énergétique

Leader mondial des gaz, technologies et services pour l’industrie et la santé, Air Liquide met ses expertises au service de chaînes de valeur majeures. Les priorités d’innovation se structurent autour de solutions bas carbone, du déploiement de l’hydrogène et du soutien aux secteurs sensibles comme l’électronique de pointe et la santé. En combinant résilience du modèle et discipline d’allocation du capital, le groupe cherche à maintenir un couple croissance-rentabilité compétitif à l’échelle internationale.

Lecture boursière et gouvernance du risque pays pour les grands groupes français

La mise sous gestion étatique d’actifs à l’étranger nourrit la réflexion des investisseurs sur la prime de risque pays. Pour Air Liquide, dont le profil de solvabilité et la qualité d’exécution opérationnelle sont reconnus, l’événement renforce l’idée que la cartographie des risques extrafinanciers est un élément à part entière de la création de valeur durable.

Pour les émetteurs du CAC 40, l’épisode rappelle aussi l’importance d’un pilotage fin des affaires non financières: conformité aux sanctions, sécurisation des chaînes d’approvisionnement, granularité géographique du chiffre d’affaires et résilience des portefeuilles de projets. En affichant une dépréciation intégrale de ses actifs russes dès 2022, Air Liquide a matérialisé une forme d’anticipation prudente qui en limite le coût total, au prix d’un renoncement à court terme aux scénarios de retour sur investissement en Russie.

Le statut d’Air Liquide dans les indices à thématique durable souligne par ailleurs l’attention portée aux dimensions extra-financières. Cette décision russe peut inciter d’autres groupes à affiner encore leurs scénarios de stress, en intégrant des hypothèses extrêmes de perte de contrôle sur certains territoires à risques.

Signal stratégique: combiner discipline financière et agilité réglementaire

Le cas Air Liquide met en lumière une combinaison désormais essentielle pour les groupes internationaux. D’un côté, une discipline financière stricte pour absorber l’impact d’événements exogènes. De l’autre, une agilité réglementaire et opérationnelle pour adapter rapidement les structures juridiques, isoler les risques et préserver les lignes métiers stratégiques.

Cette double capacité soutient l’attractivité boursière et la confiance des parties prenantes. Dans les mois à venir, les investisseurs observeront surtout la qualité des divulgations de risques, la clarté de la stratégie de sortie ou de stabilisation et la cohérence du cap industriel avec les ambitions du plan ADVANCE.

Questions ouvertes pour l’écosystème industriel français

La décision des autorités russes interroge la communauté d’affaires française sur trois plans. Juridiquement, elle ravive le débat sur l’efficacité des protections d’investissement dans un environnement géopolitique tendu.

Financièrement, elle valide l’intérêt d’une gestion proactive des risques extraterritoriaux. Industriellement, elle conforte la nécessité de renforcer les segments et géographies cœur de croissance, là où l’expertise technologique française peut garder l’initiative.

Air Liquide, qui avait tiré les conséquences comptables dès 2022, aborde cette nouvelle étape avec un profil d’exposition maîtrisé et une feuille de route recentrée. La suite se jouera à la croisée du droit, de la diplomatie économique et de la gestion active des portefeuilles d’actifs, avec un impératif: protéger durablement la capacité d’investissement et l’innovation qui font la signature du groupe.

La mise sous administration externe des actifs russes d’Air Liquide confirme la primauté des enjeux de souveraineté dans certains marchés, tout en validant l’intérêt d’une préparation comptable et juridique rigoureuse pour préserver la trajectoire industrielle et financière d’un grand groupe français.

Questions fréquentes

Quel est l'impact de la prise de contrôle sur les activités d'Air Liquide en Russie ?

L'impact immédiat est limité, car Air Liquide a déjà cessé de consolider ses activités en Russie depuis 2022.

Quels recours juridiques Air Liquide envisage-t-il face à cette prise de contrôle ?

Air Liquide étudie des options telles que le contentieux local et l'arbitrage international pour protéger ses intérêts.

Quelle provision a été comptabilisée par Air Liquide en 2022 pour ses actifs en Russie ?

Air Liquide a comptabilisé une provision exceptionnelle de 586 millions d'euros pour couvrir la dépréciation totale de ses actifs.

Comment l'administration externe affecte-t-elle la gestion des actifs d'Air Liquide ?

L'administration externe permet à l'État russe de prendre le contrôle des décisions opérationnelles et financières des entités en Russie.

Quelles sont les conséquences de la réglementation russe sur Air Liquide ?

La réglementation russe pourrait restreindre les options de désengagement d'Air Liquide et imposer des défis en matière de conformité.