La chaudière au charbon s’éteint, la biomasse prend le relais. À Saint-Étienne-du-Rouvray, DS Smith reconfigure l’épine dorsale énergétique de sa papeterie avec un investissement de 90 millions d’euros. Un chantier emblématique, tant par sa taille que par son message: la décarbonation industrielle devient un levier stratégique de compétitivité et de souveraineté énergétique pour la filière papier-carton en France.

Un virage énergétique de 90 millions d’euros à saint-étienne-du-rouvray

DS Smith, groupe britannique spécialisé dans les emballages à base de fibres recyclées, a enclenché la conversion énergétique de son site rouennais en remplaçant la chaudière charbon par une unité biomasse de dernière génération. L’inauguration a eu lieu en juin 2025, bouclant un calendrier engagé avec la pose de la première pierre en novembre 2023.

Le site, acquis par DS Smith en 2019, produit 280 000 tonnes par an de papiers pour ondulés, destinés à la fabrication d’emballages. L’entreprise emploie environ 30 000 salariés dans le monde, dont 4 500 en France répartis sur 35 sites, ce qui en fait un acteur industriel de premier plan et un employeur structurant du secteur.

Au-delà du symbole, la bascule énergétique se traduit par des métriques concrètes: une chaudière biomasse de 56 MW fournie par Valmet, opérée par Engie Solutions, dimensionnée pour couvrir au moins 80 % des besoins en chaleur du site. L’objectif affiché: réduire massivement les émissions de CO2 et stabiliser un coût de l’énergie exposé aux fluctuations des combustibles fossiles.

Métriques Valeur Évolution
Montant d’investissement 90 M€ Capex dédié à la substitution du charbon
Subventions publiques ADEME 15 M€ Soutien à la décarbonation
Puissance chaudière biomasse 56 MW Remplace la chaudière charbon
Couverture des besoins chaleur ≥ 80 % Réduction de l’appoint fossile
Consommation biomasse 94 000 t/an Dont 30 % internes
Baisse des émissions CO2 99 000 t/an Émissions évitées annoncées

Chiffres clés à retenir

90 M€ d’investissement, dont 15 M€ d’aides publiques, 56 MW de puissance biomasse, 94 000 tonnes de biocombustibles par an, 99 000 tonnes de CO2 évitées chaque année. La chaudière couvre au moins 80 % des besoins thermiques de l’usine, qui produit 280 000 tonnes de papiers pour emballages par an.

Financement public et pilotage industriel: une architecture robuste

L’économie du projet s’appuie sur un mix de capitaux privés et d’aides publiques. L’ADEME finance 15 M€ via ses dispositifs de décarbonation, au diapason de la stratégie de l’État de réduire la dépendance aux combustibles fossiles dans l’industrie. Ce type de soutien cible les projets à fort impact carbone, assortis d’engagements mesurables dans la durée.

Côté industriel, le montage distingue clairement fourniture d’équipement et exploitation. Valmet, fournisseur finlandais, livre l’infrastructure chaudière et les briques technologiques associées. Engie Solutions en assure l’exploitation, ce qui sécurise les performances opérationnelles et la disponibilité énergétique du site papetier.

Engie solutions : exploitation et continuité de service

Confier l’exploitation à un énergéticien permet d’optimiser l’approvisionnement en biomasse, de garantir les rendements thermiques et d’assurer une maintenance préventive conforme aux exigences industrielles. Pour DS Smith, l’enjeu est double: fiabiliser la chaleur process tout en stabilisant le coût total de possession sur la durée de vie de l’actif.

Valmet : fourniture et intégration des équipements

Valmet apporte la chaudière biomasse et ses systèmes de combustion et de contrôle. L’intégration avec les utilités du site a été conçue pour limiter les interruptions de production et faciliter la bascule progressive hors charbon. Ce repositionnement industriel devient une référence pour les sites papetiers cherchant à conjuguer décarbonation et résilience énergétique.

Le soutien de l’ADEME cible les réductions d’émissions difficiles à atteindre sans effet de levier public. Sont éligibles: remplacement de combustibles fossiles par des sources renouvelables, efficacité énergétique, récupération de chaleur fatale.

Les projets lauréats doivent justifier des gains carbone vérifiables, d’une trajectoire d’exploitation réaliste et d’un plan d’approvisionnement solide. L’objectif est d’accélérer des décisions d’investissement massives avec un impact immédiat sur les émissions.

Matières premières biomasse et logistique d’approvisionnement

Le nouvel outil énergétique consommera 94 000 tonnes de biocarburants par an. La stratégie d’approvisionnement repose sur un assemblage de flux internes et externes, avec une logique d’économie circulaire.

Environ 30 % des besoins viennent de sous-produits du site: notamment les refus de pulpeurs liés au recyclage du papier. Ces matières, historiquement peu valorisées, deviennent une ressource énergétique locale.

Les 70 % restants proviennent de déchets bois externes issus de meubles en fin de vie et de chantiers de déconstruction. DS Smith indique que ces tonnages, autrement voués à l’enfouissement, sont réintégrés dans une filière de valorisation thermique vertueuse.

La provenance est majoritairement régionale. Selon les informations communiquées, environ 70 % des déchets bois proviennent de la région parisienne et 30 % de Normandie. Cet ancrage réduit les kilomètres parcourus et soutient le développement d’un tissu de collecte et tri en proximité.

Structurer la filière déchets bois pour sécuriser la chaudière

Alimenter en continu une chaudière industrielle suppose un pilotage fin des flux entrants: qualité des lots, humidité, pouvoir calorifique, conformité réglementaire. La montée en puissance des centres de tri et la contractualisation avec des acteurs du réemploi et de la déconstruction deviennent déterminantes pour éviter la volatilité prix-volume et lisser la saisonnalité.

En France, les déchets bois sont souvent classés en A, B ou C. Le bois A désigne généralement les bois non traités.

Le bois B comporte des traitements non dangereux courants, tandis que le bois C intègre des traitements dangereux nécessitant des filières spécifiques. Les chaudières biomasse industrielles sont conçues pour des gisements précis, avec des contrôles de traçabilité et des seuils de pollution à respecter pour protéger les équipements et l’air ambiant.

Valoriser plutôt qu’enfouir: l’argument économique

La filière énergétique pour déchets bois évite des coûts d’élimination et limite l’usage de combustibles importés. Avec la hausse structurelle du prix du carbone, l’arbitrage bascule en faveur de ressources de proximité. Les papetiers, gros consommateurs de chaleur process, peuvent gagner en compétitivité tout en réduisant leur empreinte carbone et leur exposition aux chocs énergétiques.

Réduction d’émissions: impact chiffré et cadre réglementaire

L’arrêt du charbon au profit de la biomasse est crédité d’une baisse d’environ 99 000 tonnes de CO2 par an pour le site. Le gain tient à la fois au facteur d’émission plus faible de la biomasse et à la couverture large des besoins thermiques par la nouvelle chaudière. Cette réduction est alignée avec les objectifs de DS Smith de -46 % d’émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 par rapport à 2019, et d’atteinte de la neutralité carbone nette en 2050.

Les ordres de grandeur sont cohérents avec les facteurs d’émissions de référence: la biomasse présente typiquement un facteur bien inférieur à celui du charbon, ce qui explique l’ampleur du différentiel sur un site fortement consommateur de chaleur. La baisse des émissions directes réduit également l’exposition aux mécanismes de tarification du carbone pour les installations éligibles au système européen, renforçant la lisibilité du coût énergétique.

La démonstration ne se limite pas au CO2. Le basculement biomasse contribue aussi à une amélioration des émissions locales, sous réserve du respect des normes d’émissions atmosphériques et du bon dimensionnement des systèmes de filtration. Le site figure comme non classé Seveso dans les référentiels publics récents, un élément de contexte favorable pour l’acceptabilité locale du projet.

La méthode consiste à définir un scénario de référence: ici, le fonctionnement au charbon avec ses facteurs d’émissions. Le scénario projet est la chaudière biomasse avec son profil d’usage.

La différence, rapportée aux volumes de chaleur produits, fournit les émissions évitées. Les hypothèses intègrent l’efficacité des équipements, le taux de charge, et la composition réelle de la biomasse. Un audit tierce partie peut venir valider les calculs pour les dispositifs d’aide publique.

Repère. Investissement total de 90 M€ et réduction de 99 000 tCO2/an annoncée pour le site de Rouen, d’après les informations diffusées lors de l’inauguration de juin 2025 (Paris Normandie, juin 2025).

Effets locaux: emplois, logistique et qualité de l’air dans la métropole

Au plan territorial, la conversion crée un effet d’entraînement. La montée des volumes de déchets bois à valoriser stimule la création d’emplois dans la collecte, le tri, la préparation de combustible et la logistique. Les terminaux de regroupement et les plateformes de recyclage se renforcent, tout comme les flux de transport intra-régionaux.

La métropole Rouen Normandie bénéficie de retombées immédiates: baisse des émissions locales liées au charbon, réduction de l’enfouissement de déchets bois et substitution par une énergie renouvelable. L’orientation s’inscrit dans la loi AGEC 2020, qui vise à réduire de manière significative les volumes mis en décharge et à encourager les boucles de valorisation.

Métropole rouen normandie : articulation des flux et planification

Le dimensionnement logistique intègre la proximité des bassins de gisement. Avec une part majoritaire en provenance d’Île-de-France et une part notable de Normandie, la planification s’attache à minimiser les kilomètres parcourus et à garantir la régularité des livraisons. Les marchés publics locaux, les réseaux de déchetterie et les filières de démolition jouent un rôle clé dans l’agrégation des flux.

Transports et qualité de l’air: garde-fous à maintenir

La concentration des flux bois peut générer des pics de transport. Les garde-fous connus: optimisation des chargements, affrètement multi-orienté, calendrier lissé, et recours, lorsque possible, à des vecteurs moins émissifs.

Sur site, les performances des filtres et électrofiltres sont centrales pour maîtriser les poussières et les NOx. L’exploitant doit calibrer ses arrêts de maintenance pour éviter la dégradation des performances environnementales.

Points de vigilance opérationnels en 2025

  1. Disponibilité du gisement de déchets bois, sensible aux cycles de construction et de consommation.
  2. Qualité des flux entrants, avec contrôle humidité et conformité réglementaire.
  3. Maintenance des systèmes de dépoussiérage pour tenir les seuils d’émissions.
  4. Coordination logistique afin d’éviter les surcoûts de transport et les ruptures d’alimentation.
  5. Suivi carbone méthodologique pour sécuriser les gains annoncés et les soutiens publics associés.

Ds smith: trajectoire bas carbone et stratégie marché

La conversion de Saint-Étienne-du-Rouvray s’inscrit dans la feuille de route climat du groupe. DS Smith vise une réduction de 46 % de ses émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 par rapport à 2019, avec un cap neutralité à l’horizon 2050. La chaudière biomasse de Rouen devient une brique majeure de cette stratégie, aux côtés d’initiatives sur l’efficacité énergétique et la circularité des matières.

Au plan commercial, DS Smith opère dans un marché où l’emballage durable est devenu un avantage compétitif. Les clients, distributeurs et e-commerçants en tête, poussent à des solutions plus légères, recyclables, avec un profil carbone réduit. L’innovation sur les papiers allégés et la standardisation des formats d’emballage, alliées à une énergie moins émissive, créent un différentiel de coût et d’image.

Usine de saint-étienne-du-rouvray : histoire industrielle et rôle

Fondée en 1928 en tant que Papeterie de Rouen, l’installation a été pionnière dans la production de papier ondulé en France. Intégrée à DS Smith en 2019, elle fait partie des plus gros centres de production du groupe dans l’Hexagone. Le site combine capacité élevée et implantation stratégique, au croisement de bassins de consommation et de gisements de papier à recycler.

La modernisation énergétique rehausse l’attractivité industrielle du site pour des volumes paper et des références produit à plus forte valeur ajoutée. Elle conforte également la place de la France dans le dispositif européen du groupe, en renforçant la cohérence entre objectifs climat et besoins de compétitivité.

Biomasse désigne ici des matières organiques solides, dont des déchets bois et sous-produits industriels aptes à la combustion. Chaleur process correspond à l’énergie thermique directement utilisée dans les procédés industriels, par exemple le séchage du papier.

Cogénération est la production conjointe d’électricité et de chaleur. Le projet de DS Smith cible la chaleur, levier prioritaire pour décarboner la papeterie.

Repères réglementaires en appui des projets chaleur renouvelable

  • Fonds chaleur opéré par l’ADEME, catalyseur des investissements biomasse dans l’industrie.
  • Stratégie nationale bas carbone, trajectoire française de neutralité à 2050.
  • Directive européenne ETS et signal prix carbone, incitatif au basculement hors charbon.
  • Loi AGEC 2020, réduction de l’enfouissement et renforcement de l’économie circulaire.

Chaudière biomasse: leviers de performance et discipline d’exécution

La performance d’une chaudière biomasse tient à la régularité du combustible, au contrôle de la combustion et au maintien d’un haut rendement thermique. La montée en compétence des équipes d’exploitation et la qualité des protocoles de dépollution sont déterminantes pour conjuguer performance énergétique, coûts maîtrisés et conformité environnementale.

Engie Solutions, en tant qu’exploitant, pilote l’optimisation du mix de combustibles au jour le jour. L’objectif: préserver le pouvoir calorifique, stabiliser la combustion et éviter l’encrassement, qui dégrade la performance et augmente les arrêts. Les systèmes d’automatisme et de pilotage jouent ici un rôle central pour arbitrer en temps réel la qualité des lots et le réglage de la chaudière.

Les papeteries sont de grandes consommatrices de chaleur à température contrôlée. La chaudière biomasse, dimensionnée à 56 MW, absorbe l’essentiel de la demande, avec un appoint fossile ponctuel pour les pics de charge ou les périodes de maintenance. Cet équilibre permet de viser une forte réduction des émissions sans mettre en péril la continuité de la production.

Dans l’industrie papetière, le dernier palier d’efficacité se joue souvent dans la récupération de chaleur sur les sécheurs, l’isolation des réseaux vapeur, le pilotage des débits, et la maintenance prédictive des échangeurs. Ces optimisations, incrémentales mais cumulatives, réduisent la consommation spécifique de chaleur par tonne de papier produite et renforcent la robustesse de la trajectoire carbone.

Lecture économique: coût du carbone, compétitivité et investissement

Le contexte de prix du carbone en Europe a renchéri l’usage du charbon. Remplacer un combustible très émissif par un flux biomasse local réduit l’exposition au signal-prix ETS, stabilise les coûts énergétiques et sécurise une partie de l’approvisionnement. La logique d’investissement se justifie par des gains récurrents en Opex et une réduction de risque sur l’horizon long.

Pour les donneurs d’ordre, s’approvisionner auprès d’un papetier doté d’une énergie décarbonée peut également améliorer l’empreinte carbone du packaging. La pression des exigences RSE et la montée des reportings extra-financiers placent ces éléments au cœur des discussions commerciales. DS Smith consolide ainsi une proposition de valeur fondée sur la durabilité mesurable.

Les subventions publiques ont joué un rôle d’amorçage. Mais la viabilité repose sur des fondamentaux industriels: disponibilité du gisement bois, maîtrise opérationnelle, et courbe d’apprentissage rapide. À terme, la performance se jugera à la stabilité des coûts par MWh, au taux de disponibilité de la chaudière et à la réalisation des économies de CO2 annoncées.

Ce que change la bascule énergétique à rouen

À Rouen, DS Smith transforme un poste de coût en avantage stratégique. L’abandon du charbon au profit de la biomasse consolide les fondamentaux industriels du site: stabilité de l’énergie, réduction majeure des émissions et ancrage territorial renforcé grâce à la valorisation de déchets régionaux. Le projet illustre la convergence entre ambition climatique et exigence de compétitivité.

La dynamique enclenchée dépasse ce seul site. Elle envoie un signal à la filière: la décarbonation de la chaleur process est possible, y compris dans des unités lourdes. Si l’approvisionnement reste le principal point de vigilance, l’équation technologique et financière démontre sa pertinence pour les acteurs capables de structurer des flux locaux et de piloter finement leurs actifs énergétiques.

En investissant 90 M€ pour substituer le charbon par la biomasse, DS Smith ancre à Rouen une transition industrielle concrète, créatrice de valeur économique, environnementale et territoriale, et trace une voie exigeante mais réplicable pour la chaleur industrielle bas carbone.