Le bio français se trouve à la croisée des chemins. Un travail prospectif mené pour le ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire dessine quatre futurs d’ici 2040, avec des conséquences concrètes pour les agriculteurs, la distribution et les finances publiques. Entre marginalisation possible et rebond orchestré, ce rapport éclaire les arbitrages à venir dans l’agroalimentaire et les politiques de soutien.

Une prospective 2040 pilotée par l’état qui bouscule les certitudes

Commandé par l’État et réalisé par Ceresco avec le Crédoc, le rapport publié le 13 août 2025 met en scène quatre trajectoires possibles pour l’agriculture biologique. La note insiste sur les effets de concurrence des pratiques conventionnelles, la bataille des référentiels de durabilité, la réaction des consommateurs et l’orientation des politiques publiques.

Le document s’inscrit dans une séquence où la part du bio a reculé dans la dépense alimentaire des ménages, tandis que les coûts de production ont augmenté pour toutes les fermes. Les scénarios explorent l’issue de cette tension, depuis la décroissance du label jusqu’à sa transformation en norme de marché, avec des implications fortes sur la distribution de la valeur et la régulation.

Au-delà de l’exercice de style, ce travail fait émerger des signaux d’alerte : risque de disparition du label européen en cas d’érosion institutionnelle, concurrence frontale de démarches “allégées” promues par le marketing, ou encore besoin d’un cadre public réajusté pour réancrer le bio dans les volumes.

Pourquoi ce rapport intéresse les dirigeants

Pour les distributeurs, industriels et agriculteurs, la prospective 2040 sert de matrice de risques et d’opportunités.

  1. Allocation de capital : choix d’investissements entre labels certifiés, démarches internes et transitions culturales.
  2. Gestion des portefeuilles : architecture de gammes et marques propres en fonction de la valeur perçue.
  3. Risque réglementaire : exigences en restauration collective, étiquetage, contrôles et aides ciblées.

Décroissance du label : quand le conventionnel grignote l’avantage du bio

Premier scénario, le plus défavorable. Le label bio européen s’efface, supplanté par des pratiques conventionnelles moins consommatrices d’intrants pour des raisons de coût et d’acceptabilité. La hausse durable du prix des phosphates ou du cuivre rationalise l’usage des intrants dans le conventionnel, ce qui brouille la différenciation vis-à-vis du bio.

Dans ce contexte, la grande distribution réduit le linéaire AB et concentre sa politique tarifaire sur des alternatives perçues comme “suffisamment vertueuses”. Les produits certifiés migrent vers des circuits locaux ou des niches urbaines à fort pouvoir d’achat. Le rapport projette alors une part du bio inférieure à 3 % des dépenses alimentaires des ménages en 2040, en recul par rapport à 2023.

L’effet domino se voit aussi côté producteurs. Les conversions s’arrêtent, certains opérateurs sortent du label faute de débouchés, et la logistique dédiée perd de la masse critique. La filière se fragmente, les coûts unitaires augmentent, et le modèle industriel de la transformation bio devient plus difficile à viabiliser au-delà de quelques références à forte valeur ajoutée.

L’élasticité prix de la demande en bio est plus élevée pour les produits transformés que pour les produits bruts. En période d’inflation, les ménages arbitrent vers les MDD conventionnelles. Un levier critique évoqué par le rapport consiste à réduire l’écart de prix sur les produits transformés, via la massification ou des recettes simplifiées.

Côté droit de la concurrence, la domination de quelques enseignes sur l’accès aux linéaires pèse sur la visibilité du bio. Si les volumes chutent, l’effet d’échelle qui finançait la prominence en rayon disparaît, avec un risque de spirale négative. Les acheteurs publics, eux, peuvent jouer un rôle d’amortisseur si les règles de la commande restent stables et si les budgets suivent.

Biocoop : stratégie et résilience

Le réseau spécialisé a historiquement soutenu la montée en gamme et l’innovation AB. Face à un marché atone, il a renforcé sa sélection de références, misé sur le vrac et rationalisé les assortiments. L’arbitrage structurel consiste à préserver la valeur tout en réintroduisant des prix d’appel sur des segments clés pour redevenir compétitif sur le panier moyen.

Carrefour : architecture de gammes et différenciation

En GMS, les marques de distributeur bio ont progressé avant de marquer le pas. La réponse passe par une segmentation lisible : cœur de gamme AB, premium terroir et initiatives “responsables” hors label. Le défi consiste à éviter la cannibalisation par la “troisième voie” tout en conservant de la profondeur de marché pour l’AB certifié.

La “troisième voie” portée par le marketing : un risque de dilution de la norme ab

Deuxième trajectoire, la plus probable si aucune correction n’est opérée. Les acteurs agroalimentaires amplifient des démarches de durabilité alternatives, moins strictes que l’AB mais à forte charge communicante. Résultat, le bio perd la bataille de l’attention et de la valeur perçue, jusqu’à tomber sous 3 % des dépenses d’alimentation en 2040.

Côté régulation, l’équilibre est délicat. L’encadrement des allégations environnementales progresse, mais il reste des zones grises qui permettent à des référentiels “maison” de s’installer. Sur le terrain, les enseignes arbitrent alors pour des promesses environnementales plus faciles à industrialiser, avec des cahiers des charges moins coûteux.

Le rapport pointe pourtant des leviers bien identifiés pour relancer le bio : maintenir des objectifs publics sur les surfaces, sécuriser les débouchés et agir sur les prix. Sans réaffirmation de ces repères, la “troisième voie” devient le nouveau standard, sans la robustesse de la certification AB, ni ses exigences sur l’ensemble de la chaîne.

Sept leviers opérationnels évoqués pour la reprise

Le rapport et ses analyses connexes convergent sur des leviers d’impact. Leur mise en œuvre est décisive pour stopper la dilution.

  1. Objectifs de surfaces : 18 % de SAU bio en 2027, 21 % en 2030, avec trajectoires intermédiaires crédibles.
  2. Restauration collective : sécuriser les volumes AB avec des marchés pluriannuels et des critères robustes.
  3. Mix prix-qualité : concentrer l’effort sur les produits transformés, là où l’écart de prix est le plus pénalisant.
  4. Communication fondée sur la preuve : clarifier les bénéfices sanitaires et environnementaux du bio.
  5. Financement des conversions : lisser le risque de trésorerie sur 3 à 5 ans.
  6. Innovation process : simplifier recettes, réduire pertes et intensifier la massification logistique.
  7. Mesures fiscales ciblées : options de pouvoir d’achat et fléchage des aides compatibles avec le droit européen.

Danone : positionnement et contraintes

Dans les produits laitiers, les références AB se heurtent à la pression tarifaire. Les industriels arbitrent entre maintien de l’AB et extension de lignes “responsables” à moindre coût. La clé reste la valorisation claire de l’AB sur la santé, le sol et la biodiversité, pour éviter l’érosion des volumes à marge unitaire supérieure.

Relance par un green deal renforcé : assouplir sans renoncer aux objectifs

Troisième scénario, favorable à la montée en puissance du bio. Un accord international autour de 2032 fixe des objectifs environnementaux ambitieux, dont l’arrêt des phytosanitaires à horizon 2040. L’Europe ajuste alors le cahier des charges AB pour réduire les coûts de conformité et accélérer les conversions, sans vider l’exigence de sa substance.

Une telle dynamique suppose des arbitrages précis. Les assouplissements portent sur les modalités d’application plutôt que sur les principes. L’alignement de l’information du consommateur s’améliore, la parole scientifique gagne en visibilité, et l’adhésion sociale se traduit en volumes durables, y compris en MDD.

Reste la question de la répartition de la valeur. Les conversions massives ne tiennent que si les prix à la production couvrent coûts et investissements. Sans architecture d’aides et mécanismes de contractualisation stables, le risque est de reproduire la volatilité passée, qui a déstabilisé producteurs et transformateurs.

Un assouplissement compatible avec l’esprit du bio pourrait viser des procédures plutôt que les interdictions de fond :

  • Fréquence et mutualisation des contrôles.
  • Souplesse transitoire en cas de pénurie d’intrants bio certifiés.
  • Reconnaissance de certaines innovations techniques non chimiques.

L’enjeu est de diminuer les coûts de transaction sans affaiblir la confiance du consommateur.

Si la demande suit, la consolidation d’outils industriels dédiés sera à l’ordre du jour. Les investissements logistiques consolideraient la compétitivité-coût des filières AB, notamment sur les produits de grande consommation où les effets d’échelle sont déterminants.

Métriques Valeur Évolution
Part du bio dans les dépenses alimentaires des ménages en 2023 5,6 % Baisse vs pic 2021-2022
Part projetée en 2040 dans les scénarios 1 et 2 < 3 % Recul marqué
Objectif de SAU bio en 2027 18 % Hausse vs 2023
Objectif de SAU bio en 2030 21 % Hausse continue
Part du budget des ménages consacrée à l’alimentation en 2020 15 % Référence historique
Hypothèse de part du budget alimentaire en 2040 dans le scénario 4 25 % Hausse significative

Bio comme norme : instruments sociaux et fiscaux à l’épreuve

Quatrième scénario, ambitieux et coûteux. Le bio se généralise par un ensemble de mécanismes : sécurité sociale de l’alimentation, taxation des produits jugés nocifs, obligation d’incorporation de 25 % de bio en commerce à horizon 2035, et réduction de la consommation de viande. L’éducation à l’alimentation est renforcée dès l’école.

Sur le plan économique, la part du budget des ménages consacrée à l’alimentation remonterait progressivement vers 25 % en 2040. Cette réallocation suppose une acceptabilité sociale solide et des arbitrages budgétaires massifs. Des voix alertent sur un risque d’augmentation des importations et de baisse de la production si la transition n’est pas accompagnée techniquement et financièrement.

Pour les entreprises, ce scénario enclenche un repositionnement stratégique : montée en gamme durable, investissements dans la reformulation et la traçabilité, et renégociation des contrats amont. Les coûts initiaux sont élevés mais peuvent être amortis par des volumes garantis, à condition de stabilité réglementaire.

Une obligation d’incorporation de 25 % de produits AB en commerce pose des questions de droit européen :

  • Compatibilité avec la libre circulation des marchandises et la non-discrimination.
  • Articulation avec les règles de concurrence et les aides d’État.
  • Risque de contentieux si la mesure crée une distorsion manifeste sans justification d’intérêt général proportionnée.

Des dispositifs incitatifs ou des objectifs par segments pourraient offrir une voie plus robuste juridiquement.

Politiques publiques et leviers de marché pour déjouer l’étiolement

Le rapport converge sur un point : sans correction, le bio se marginalise. Pour inverser la trajectoire, plusieurs instruments sont détaillés. D’abord, maintenir l’offre en GMS et en restauration collective, avec une visibilité et des volumes contractuels. Ensuite, réhabiliter l’image du bio via des campagnes fondées sur des preuves sanitaires et environnementales.

Le bloc prix n’est pas secondaire. L’écart se creuse surtout sur les produits transformés. Les options : rationaliser les recettes, travailler les formats, mutualiser la logistique et stabiliser l’approvisionnement pour réduire les coûts unitaires. Les industriels peuvent réallouer des capacités pour restaurer des effets d’échelle mis à mal par la baisse des volumes.

Côté finances publiques, l’arbitrage est délicat. Le financement des conversions doit éviter le stop-and-go, avec une trajectoire lisible sur plusieurs années. Les aides lissées sur la période de transition, mariées à des contrats pluriannuels aval, limitent le risque de décrochage des exploitations et des ateliers de transformation.

Repères légaux utiles au pilotage

Quelques points d’appui pour calibrer l’action publique et privée.

  • Restauration collective : exigence d’une part significative de produits de qualité et durables, incluant le bio, avec objectifs de volume dans les marchés publics.
  • Cadre des allégations : restriction progressive des allégations environnementales non éprouvées et demande de substantiation renforcée.
  • Commandes pluriannuelles : sécurisation de la visibilité aux producteurs pour amorcer ou consolider la conversion.

Sur la communication, l’enjeu n’est pas de faire plus, mais de faire juste. Il faut s’appuyer sur des résultats scientifiques lisibles et expliquer comment l’AB agit sur les sols, la biodiversité ordinaire et certains résidus dans l’alimentation. Le relais par les professionnels de santé, ONG et médias spécialisés est stratégique pour restaurer la confiance.

Restauration collective : sécuriser la demande

Les grands opérateurs de restauration peuvent stabiliser la demande avec des contrats de moyen terme, des menus adaptés et des filières locales structurées. La clé est l’anticipation logistique pour éviter les ruptures et la formation des équipes pour travailler des produits bruts bio à coût maîtrisé.

Chaîne de valeur et impacts financiers pour la distribution et l’industrie

La perspective 2040 bouscule la stratégie de la distribution alimentaire. Si le bio sort des volumes, la MDD “responsable” risque d’absorber la valeur perçue. Or, les marges unitaires du bio restent plus élevées, à condition de maintenir des volumes. La gestion fine de l’assortiment devient l’outil critique pour contenir la cannibalisation.

Côté industriels, la planification des capacités est centrale. Un scénario de décroissance impose des consolidations de sites, quand la relance requiert de réinvestir dans les lignes dédiées et la massification logistique. Les décisions d’aujourd’hui doivent intégrer les différents chemins potentiels et leurs points de bascule.

Sur le financement, les banques et Bpifrance pourraient cibler des solutions de type capex convertible et crédits à impact, indexés sur des volumes contractuels AB. Pour les coopératives, la mutualisation des risques de conversion via des fonds dédiés fluidifie la montée en puissance sur 3 à 5 ans.

Les pistes concrètes pour réduire l’écart prix :

  • Recettes plus courtes sur les transformés, moins d’ingrédients rares.
  • Formats familiaux et optimisation des emballages pour abaisser le coût unitaire.
  • Planification des volumes pour stabiliser les approvisionnements.
  • Co-manufacturing entre PME bio pour rétablir l’effet d’échelle.

Ces leviers n’altèrent pas le cœur du référentiel AB et améliorent l’accessibilité.

E. leclerc : prix, mdd et visibilité en rayon

La bataille se joue au prix d’entrée et à la clarté du positionnement. Les enseignes qui parviennent à maintenir des prix d’appel AB sur des basiques tout en gardant une offre cœur de gamme solide, limitent l’érosion des volumes. La signalétique en magasin et la cohérence des comparaisons tarifaires comptent autant que le ticket final.

Lecture croisée des scénarios : où placer l’effort public et privé

Pris ensemble, les quatre scénarios invitent à réfléchir à l’ordre des priorités. Le risque immédiat réside dans la marginalisation par dilution. La réponse la plus rapide consiste à sécuriser les volumes en restauration collective, à remettre de la lisibilité dans les rayons et à corriger l’écart prix sur les transformés.

À moyen terme, la robustesse de la certification AB devra cohabiter avec une montée des exigences transversales. Un ajustement raisonnable du cahier des charges, sans renoncer aux fondamentaux, peut accroître la capacité d’absorption des marchés et les conversions.

Enfin, les objectifs de SAU bio n’ont de sens que s’ils s’accompagnent d’un atterrissage commercial. Des volumes sécurisés, un plan d’équipement industriel, des outils financiers adaptés et une communication fondée sur la preuve constituent le socle minimal pour inverser la trajectoire constatée depuis 2022.

Le ministère dispose désormais d’un canevas pour ajuster ses politiques. Les arbitrages budgétaires des dernières années ont laissé des traces, et les acteurs demandent de la visibilité. La fenêtre 2025-2030 sera décisive pour éviter l’enfoncement de la filière et clarifier la feuille de route entre compétitivité, exigence environnementale et intérêt du consommateur.

Quels jalons concrets d’ici 2030 pour garder la main

Avant 2030, trois points durs émergent. D’abord, une garantie de volume en restauration collective, avec des marchés pluriannuels, pour soutenir la base industrielle AB.

Ensuite, un signal-prix tangible sur les produits transformés, rendu possible par des gains opérationnels et des circuits logistiques mieux intégrés. Enfin, une politique de preuve sur les bénéfices du bio, pour sortir de la bataille des slogans.

Si ces jalons sont activés, la France peut éviter la marginalisation et conserver une trajectoire alignée avec ses engagements de surfaces et de durabilité. Ce rapport ne désigne pas un futur certain, mais il balise nettement les cheminements plausibles et leurs coûts d’opportunité, côté entreprises comme côté finances publiques (ministère de l’Agriculture, analyse n° 221). La compétitivité du bio en 2040 se jouera less is more : moins de dispersion, plus de preuves, des volumes sécurisés, et une gouvernance publique-privée enfin stabilisée.