La vitalité de l’entrepreneuriat français ne faiblit pas. Malgré une diminution des montants levés au cours de l’année écoulée, de nombreuses start-up continuent d’attirer l’attention des investisseurs.

Les regards se tournent en priorité vers l’IA, la transition énergétique et la Fintech.

Dans cet article, nous revenons sur les chiffres clés du dernier baromètre publié le 9 janvier 2025 (baromètre annuel In Extenso Innovation Croissance) et analysons les mécanismes sous-jacents qui dessinent l’avenir financier de la French Tech.

Un écosystème résilient malgré un ralentissement

La French Tech en 2024 a connu un recul de 10 % en valeur, avec un total cumulé de 8,1 milliards d’euros levés, contre 9 milliards en 2023. Le nombre d’opérations enregistre également un repli de 18 %, passant de 1 010 à 822. Bien que la baisse se poursuive pour la deuxième année consécutive, la dynamique globale reste bien supérieure à celle observée avant la pandémie, où l’on frôlait difficilement la barre des 5 milliards d’euros.

Plusieurs éléments confirment la résilience de l’écosystème : des fonds étrangers (nord-américains et asiatiques) toujours présents, un intérêt avéré pour les projets IA et « Deeptech », ainsi qu’un flux d’opérations à l’amorçage (<2 M€) qui demeure soutenu. Cette structuration de la chaîne de valeur est d’autant plus notable que le contexte politique et macroéconomique demeure incertain, influençant aussi bien la politique monétaire (taux d’intérêt et liquidités) que l’appétit des investisseurs institutionnels.

Après l’année record de 2022 (13,6 Md€), la conjoncture a progressivement refroidi les velléités de certains acteurs de capital-risque. Toutefois, en France, le ticket moyen progresse de 14 % pour s’établir à 11,4 M€. Cet effet d’augmentation provient principalement de quelques « méga-levées » supérieures à 100 M€, reflétant la concentration grandissante des capitaux sur des start-up à fort potentiel de croissance.

Le capital-risque consiste à investir dans des entreprises innovantes à fort potentiel, souvent au stade de l’amorçage ou en phase de croissance. Les investisseurs acceptent un risque élevé en échange d'une participation au capital, dans l'espoir d'une valorisation future et d’un retour sur investissement plus conséquent.

La baisse observée en 2024 s’inscrit dans un mouvement plus large à l’échelle européenne. Mais la France parvient à conserver sa deuxième place dans le classement continental, dominé par le Royaume-Uni (14,4 Md€). L’Allemagne complète le podium avec 7,1 Md€, stable d’une année sur l’autre.

Les secteurs en pointe : du logiciel à la Fintech

Trois secteurs ont su tirer leur épingle du jeu : le logiciel/software, l’énergie/cleantech et la Fintech. En France, les logiciels atteignent ainsi un total de plus de 2,5 Md€ levés, en hausse de 34 % par rapport à 2023. On assiste à un engouement marqué pour l’intelligence artificielle et ses applications multiples : SaaS, big data, cybersécurité, solutions génératives, etc.

La filière énergie, tout en conservant une deuxième place significative, recule de 40 % en valeur sur l’ensemble de l’année. Cette baisse n’enlève en rien l’intérêt stratégique pour la transition écologique, l’efficacité énergétique et les nouvelles technologies de stockage. Notons toutefois que certaines levées d’ampleur, relevant de l’infrastructure, échappent aux baromètres « capital-risque » puisque financées par des fonds dédiés ou des leviers de dette projet.

La Fintech, en regain de vitalité, augmente de 57 % comparativement à 2023, atteignant ainsi 1,2 Md€. Ce sursaut ne lui permet pas encore de retrouver les volumes records de 2021-2022, mais il témoigne d’une confiance retrouvée pour un secteur marquant un intérêt constant pour la digitalisation de la finance et les services financiers innovants.

Bon à savoir sur les Fintech

Le terme « Fintech » englobe les technologies qui innovent dans le domaine financier : paiements en ligne, néo-banques, services d’assurance dématérialisés, cryptomonnaies, etc. Sous l’impulsion de réglementations comme PSD2 ou bientôt PSD3, ces acteurs bouleversent les schémas traditionnels, souvent en se focalisant sur l’expérience client et la réduction des coûts.

Il convient de souligner que l’appétit pour la Deeptech reste intact. En effet, près de 42 % des montants levés en France concernent des start-up positionnées sur des technologies de rupture dans la santé, la robotique, l’IA ou encore les biotechnologies. La présence des grands fonds de capital-risque, mais aussi l’intérêt grandissant des fonds publics (Bpifrance en tête), confirment la place grandissante de ces innovations de long terme.

Cette évolution sectorielle reflète un phénomène de plus en plus marqué : la sélectivité accrue des investisseurs. Les projets dotés d’une vision claire, d’un business model solide et d’une technologie distinctive retiennent l’essentiel des capitaux disponibles. À l’inverse, certaines start-up peinent à assurer une montée en phase growth par manque de maturité du produit ou de traction commerciale.

Les régions françaises au rendez-vous

Du point de vue géographique, l’Île-de-France demeure sans conteste le premier pôle d’attraction des investisseurs. Avec 5,7 Md€ levés en 2024, la région connaît même une légère hausse par rapport à 2023 (+8 %), malgré une baisse de 24 % du nombre d’opérations. Ce phénomène illustre la concentration des gros tours de table dans la capitale et sa proche banlieue.

La région Auvergne-Rhône-Alpes arrive en seconde position, avec 558 M€ levés. Elle accuse cependant une décrue notable (-72 % de montants en moins), en partie à cause de l’absence de méga-levées comparables à celles de 2023 (Verkor, Amolyt Pharma, etc.). Malgré cela, la région se distingue par 96 opérations, soulignant sa diversité sectorielle, principalement dans l’énergie, la santé et le deeptech.

À la troisième place, on retrouve la Nouvelle-Aquitaine qui culmine à 525 M€ (+89 %). Cette progression provient en grande partie des tours de table de The Exploration Company (150 M€) et de Neat (50 M€), positionnées respectivement sur la spacetech et la Fintech. Non loin derrière, l’Occitanie occupe la quatrième place avec 406 M€ (+27 % par rapport à l’année précédente), portée par les levées de Onestock (65 M€) et Sensorion (51 M€).

Enfin, la Bretagne réalise une belle avancée en cinquième position (242 M€). Une grande partie de ces fonds est à mettre au crédit d’Unseenlabs (85 M€), spécialisé dans la surveillance maritime par nanosatellites. Cette levée conforte l’essor des industries spatiales et fait la démonstration de la vitalité d’un écosystème régional jusque-là moins visible sur la scène Tech nationale.

Une « méga-levée » correspond généralement à un tour de table supérieur à 100 M€. Elle reflète une forte confiance des investisseurs, souvent internationaux, dans un produit ou un modèle d’affaires. Ces opérations sont plus rares, mais elles influencent significativement les statistiques annuelles.

En somme, si l’on regarde la répartition par zones, la polarisation reste forte autour de l’Île-de-France. Néanmoins, un tissu d’initiatives locales se renforce autour de métropoles régionales : Montpellier, Toulouse, Lyon, Rennes, Bordeaux… Une diversité qui stimule l’innovation et la création d’emplois, tout en favorisant l’émergence de pôles thématiques (santé, IA, mobilité, etc.).

L’IA et la spacetech : deux moteurs d’investissement

En 2024, la French Tech a vu un boom de l’intelligence artificielle, représentant plus de 2 milliards d’euros de financement, soit 25 % de l’ensemble des montants levés. Le nombre d’opérations (133) est en hausse de 58 % par rapport à 2023. Cette vague IA s’inscrit dans un contexte international où la compétition s’exacerbe, que ce soit sur les modèles génératifs, la cybersécurité ou la data science.

Les tours de table les plus emblématiques concernent Poolside AI (475 M€) et Mistral AI (468 M€). Le premier propose une intelligence artificielle générative orientée sur la résolution de problèmes de développement informatique, tandis que le second affiche son ambition de devenir un champion européen capable de rivaliser avec OpenAI sur l’IA conversationnelle et analytique.

En parallèle, la spacetech monte en puissance : +182 % en comparaison avec 2023, totalisant plus de 325 M€. Des acteurs comme The Exploration Company (150 M€) ou Unseenlabs (85 M€) symbolisent un renouveau du secteur spatial en France et marquent la confirmation d’une filière baptisée « New Space », centrée sur les nanosatellites, la réutilisabilité et la réduction des coûts d’exploitation.

Chiffres clés des méga-tours de table en 2024

HR Path (500 M€) : transformation RH et intégration de SIRH.
Poolside AI (475 M€) : IA générative pour les développeurs.
Mistral AI (468 M€) : IA analytique et solutions conversationnelles.
Electra (304 M€) : bornes de recharge rapide pour véhicules électriques.
HysetCo (200 M€) : infrastructures dédiées à l’hydrogène pour la mobilité.

Au total, une douzaine de méga-levées supérieures à 100 M€ ont contribué à 35 % du montant global de 2024, contre 28 méga-tours en 2022. On observe donc une concentration accrue des financements, privilégiant des projets jugés stratégiques, capables de devenir des licornes ou de se hisser sur la scène internationale.

Cette orientation vers l’IA et la spacetech ne se limite pas à la France : l’ensemble de l’Europe connaît un élan similaire, même si l’ampleur diffère selon les pays. Au Royaume-Uni, l’essor des startups d’IA de conduite autonome (ex. Wayve) et de Fintech (ex. Abound, Zepz) montre le même engouement, tandis que l’Allemagne table davantage sur l’IA appliquée à la défense ou à la sécurité (ex. Helsing).

Fondée par d’anciens ingénieurs et chercheurs en IA, la start-up Mistral AI s’illustre par ses modèles de génération de texte et d’analyse décisionnelle. Sa levée de 468 M€ en 2024 vise à accélérer la R&D pour concurrencer les géants américains et asiatiques.

Sur le plan légal et réglementaire, la forte croissance de l’IA nécessite une vigilance accrue en matière de protection des données (RGPD), de cybersécurité et de responsabilité. Les avocats spécialisés en nouvelles technologies assistent les start-up pour naviguer dans un environnement législatif en plein évolution, alors que l’UE prépare de nouveaux textes comme l’AI Act.

Regard sur l’Europe : un marché encore sous pression

Au niveau européen, le cumul des montants levés par les start-up s’établit à 47,4 Md€ en 2024, sur 6 850 opérations. Cela représente un repli de 8 % en valeur par rapport à l’exercice précédent, bien que le nombre d’opérations soit en légère hausse (+2 %). Le ticket moyen se maintient à 9,5 M€, proche de la moyenne de 2023.

Le Royaume-Uni mène toujours la danse avec 14,4 Md€ (soit près d’un tiers de l’enveloppe totale en Europe). Toutefois, les montants y reculent de 8 %, alors que le volume d’opérations augmente de 7 %. Les méga-levées remarquables incluent Wayve (955 M€), Abound (480 M€) et Zepz (410 M€), illustrant la prédominance des domaines de l’IA de conduite autonome et de la Fintech.

La France conserve la 2e place sur le podium européen, grâce notamment aux performances de HR Path, Poolside AI et Mistral AI. L’Allemagne vient en 3e position avec 7,1 Md€, portée par Helsing (450 M€) dans la sécurité et l’IA.

Les Pays-Bas et la Suisse complètent le Top 5, totalisant respectivement 3,1 Md€ et 2,3 Md€. Aux Pays-Bas, la plus grosse opération revient à Nebius (667 M€). En Suisse, près de la moitié des levées de fonds ciblent le secteur santé/biotechnologies.

Les investisseurs se montrent donc toujours sélectifs, misant sur des entreprises capables d’exporter leurs solutions. La compétition mondiale s’intensifie, notamment face aux acteurs nord-américains et asiatiques, qui multiplient les interventions ciblées pour prendre des positions stratégiques dans des domaines clés (IA, biotech, énergie verte, etc.). Les levées pan-européennes se généraliseront, et la diligence portée à la conformité (contrôle AML/KYC, respect des réglementations sectorielles) continuera de s’accroître.

En parallèle, la France peine parfois à conserver le contrôle du capital de ses futurs champions, dans la mesure où de nombreux tours de table intègrent des fonds étrangers. D’un point de vue juridique, cela implique la négociation de pactes d’actionnaires ou de clauses restrictives, afin de protéger la souveraineté de certains projets stratégiques (IA sensible, défense, etc.).

Quels financements pour 2025 ? Enjeux et perspectives

Les avis divergent quant aux perspectives pour 2025. Certains Business Angels se montrent prudents, privilégiant la sécurisation de leurs participations existantes, tandis que d’autres estiment que la « correction » en cours ouvrira la voie à de nouvelles opportunités d’investissement à des valorisations plus raisonnables. Les réseaux de Business Angels régionaux, comme Grenoble Angels ou Provence Angels, soulignent l’importance d’un dealflow plus qualitatif et d’une vision long terme.

Côté fonds de capital-risque, une nouvelle génération de structures se met en place, portée par les incitations publiques et par la volonté de soutenir la Deeptech. Des véhicules d’investissement spécialisés se constituent autour de la santé, de la Cleantech ou encore de la SpaceTech, traduisant l’intérêt politique et économique pour la souveraineté technologique française et européenne.

À plus large échelle, la France et l’Europe cherchent à encourager la transparence en matière de critères ESG (Environnement, Social, Gouvernance). Sur le plan juridique, la directive CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) entrera en vigueur et imposera davantage d’obligations de reporting pour les entreprises, y compris certaines start-up arrivées à un stade avancé de croissance. L’enjeu sera d’équilibrer la charge administrative et la nécessité de mieux identifier les risques climatiques, sociaux et de gouvernance.

Enfin, le déploiement d’aides publiques (subventions, financements européens) demeure une pièce maîtresse pour stabiliser le marché. La Banque publique d’investissement (Bpifrance) ou d’autres acteurs institutionnels (régions, fonds sectoriels) continueront d’appuyer des projets structurants, notamment dans l’IA, la transition énergétique ou encore la défense.

Sur le plan purement financier, l’inflation et la hausse des taux d’intérêt pourraient encore peser sur la liquidité du marché en 2025, même si la volatilité semble en partie absorbée. De nombreux investisseurs attendent la confirmation d’un rebond macroéconomique avant de déployer davantage de capitaux.

En définitive, l’avenir de la French Tech se jouera sur sa capacité à négocier habilement les virages réglementaires, à attirer des financements de plus en plus sélectifs et à préserver sa souveraineté technologique dans un environnement mondial férocement concurrentiel.