Nouvelle ère pour l’investissement productif : recap 2024
Découvrez comment le recul manufacturier et l’essor des énergies vertes redessinent la compétition industrielle, avec un focus sur la France.

La vitalité des projets industriels est au cœur de nombreux débats, particulièrement lorsque l’on s’intéresse au financement des usines, à la modernisation des installations et à l’impact de l’innovation sur la compétitivité.
C'est ce révèle le baromètre (McKinsey) mondial des investissements industriels.
Cet article, riche en données et en analyses, propose de découvrir comment 2024 dessine un nouveau visage de l’investissement productif, avec un éclairage spécifique sur la France et ses secteurs clés.
Les fondamentaux en mutation : pourquoi l’investissement industriel attire toutes les attentions
Depuis quelques années, les observateurs du monde économique constatent une tension croissante autour des investissements industriels. La neuvième édition du « Baromètre mondial des investissements industriels », fruit d’un partenariat entre McKinsey & Company et Trendeo, indique en effet un ralentissement marqué de ces investissements en 2024, avec une baisse estimée à 26 %. Cette diminution ne s’exprime pas seulement en montant global : le nombre de projets lui aussi est en berne.
Pourtant, tout n’est pas homogène dans ce paysage. Le rapport signale d’importantes disparités régionales et sectorielles, faisant émerger à la fois des points de fragilité (secteurs manufacturiers) et des signaux de transformation (innovation numérique, R&D, énergies vertes). Les auteurs insistent notamment sur la nécessité de mieux comprendre les flux d’investissements directs à l’étranger (IDE), devenus un levier stratégique pour de nombreux pays. Les États-Unis tirent ainsi largement leur épingle du jeu, tandis que la Chine, autrefois incontournable, voit sa part reculer.
En toile de fond, l’édition 2024 du baromètre met également en avant l’essor de l’Usine du futur, concept recouvrant différents volets : technologies numériques, responsabilité environnementale, flexibilité de la chaîne de production, etc.
Au centre de ces transitions, la France tente de se positionner, avec des succès mais aussi des retards. Le recul des investissements manufacturiers y est palpable, même si le pays affiche de réelles ambitions sur des secteurs stratégiques (hydrogène vert, chimie, infrastructures logistiques et data centers).
Le baromètre consolide des données de 2016 à 2024, avec des projections pour l’année en cours. Il compile le volume d’investissements (en milliards de dollars US), le nombre de projets et la taille médiane de ces derniers. Il s’appuie en outre sur six critères pour qualifier les projets d’« Usine du futur » : technologies numériques, flexibilité, responsabilité, etc.
Au-delà des chiffres bruts, le document propose une grille de lecture nuancée, détaillant par secteur (énergie, manufacturier, logistique, data centers, etc.) et par région (Amérique, Asie, Europe, Afrique) les motivations et les freins à l’investissement. Comprendre ces mécanismes permet de mieux cerner les opportunités pour les entreprises françaises, qu’il s’agisse d’implanter de nouvelles usines ou de moderniser l’existant.
Ampleur du recul : décryptage d’une baisse à hauteur de 26 %
Le chiffre de –26 % pour l’investissement industriel global est le premier point marquant de cette étude. À l’origine de cette contraction : la baisse de dynamisme dans l’industrie manufacturière, souvent considérée comme le cœur historique de l’industrialisation.
Cette décroissance revêt différentes nuances :
- Une baisse significative du nombre de projets annoncés, même si la taille médiane de ceux qui survivent aux arbitrages tend à progresser.
- Une concentration des ressources dans des secteurs jugés plus stratégiques : la transition énergétique et le développement de l’hydrogène vert en font partie.
- Une possible réorientation des stratégies d’investissement vers des zones présentant de meilleurs retours sur capitaux, notamment les États-Unis.
Le baromètre estime que cette tendance baissière n’est pas forcément synonyme de désindustrialisation, mais traduit plutôt un changement de paradigme. Les entreprises préfèrent aujourd’hui miser sur des projets de grande envergure à plus forte valeur ajoutée, quitte à réduire le volume global d’investissements.
Bon à savoir : taille médiane des projets
La « taille médiane » d’un projet se calcule en retenant la valeur centrale de la distribution, de sorte que la moitié des projets se trouve en dessous et l’autre moitié au-dessus. C’est un indicateur pertinent pour saisir la concentration des financements.
Mouvements internationaux : recul chinois, leadership américain, Europe incertaine
Derrière cette baisse agrégée, on perçoit une véritable recomposition géographique. Les États-Unis consolident leur domination, attirant un flux massif d’investissements provenant entre autres d’Europe. L’Union européenne, malgré une volonté de pousser ses propres atouts industriels, envoie d’importants capitaux au-delà de l’Atlantique : un jeu de vases communicants qui illustre sa dépendance à certains marchés mondiaux.
Dans le même temps, la Chine enregistre un recul sensible. Plusieurs hypothèses expliquent ce phénomène : révision des priorités internes, fragilités liées à la politique zéro-Covid, tensions commerciales… L’Inde affiche quant à elle une relative stabilité, profitant de sa position de marché en développement et d’une main-d’œuvre abondante.
Les IDE (Investissements Directs à l’Étranger) concernent des projets où un investisseur basé dans un pays finance des activités dans un autre pays. Ils sont cruciaux pour comprendre la mondialisation de la production, l’émergence de nouvelles chaînes de valeur et l’évolution du commerce international.
S’agissant de l’Europe, il faut distinguer la position d’émetteur d’IDE (où elle est particulièrement active) et sa capacité à internaliser des projets industriels sur son territoire. Sur ce dernier point, le baromètre souligne une relance timide, avec encore des difficultés dans certains segments manufacturiers (notamment la production électronique) qui ont souffert de chocs mondiaux, à l’image de la pénurie de semi-conducteurs.
Cependant, l’Europe reste visible dans le déploiement de projets de grande ampleur, par exemple les gigafactories destinées à la production de batteries pour véhicules électriques. L’enjeu consiste à faire en sorte que ces projets soient pérennisés et ne dépendent pas exclusivement de capitaux non européens.
L’essor paradoxal : plus de R&D, moins de projets manufacturiers
Le baromètre insiste fortement sur l’innovation, perçue comme moteur de long terme pour la compétitivité. Les investissements en recherche et développement (R&D) croissent plus vite que ceux de l’industrie manufacturière, en particulier en Asie (première zone d’accueil), suivie par l’Europe et les Amériques. Parmi les secteurs qui capitalisent le plus sur la R&D, on retrouve l’électronique et l’automobile, deux domaines où la transition technologique est rapide (véhicules électriques, électronique de pointe, etc.).
Bon à savoir : la R&D, un indicateur clé
Investir en R&D permet d’innover dans les procédés de fabrication (usines automatisées, robotisation) et de développer des produits à haute valeur ajoutée (semi-conducteurs, nouveaux médicaments). L’intensité de R&D est souvent corrélée à la compétitivité industrielle d’un pays.
En parallèle, le secteur manufacturier enregistre une baisse dans trois des quatre plus grands marchés mondiaux. L’électronique subit un recul de près de 58 % (en tenant compte d’un investissement colossal de Samsung en 2023), l’automobile et l’aéronautique progressent surtout grâce à la demande pour les véhicules électriques, tandis que la pharmaceutique demeure relativement épargnée, avec des projets d’usines de médicaments biologiques en forte hausse.
Ce déséquilibre entre R&D et production s’explique par une volonté de se positionner sur les prochaines générations de produits, tout en limitant les investissements dans des lignes de production jugées moins rentables ou plus sensibles aux fluctuations conjoncturelles.
Focus sur la France : l’épreuve du recul manufacturier et l’espoir de la chimie verte
Pour 2024, la France subit un revirement : son volume de projets industriels baisse pour la première fois depuis 2019, tiré vers le bas par le secteur manufacturier. Les investissements dans l’énergie et la chimie parviennent à limiter un effondrement total, mais la tendance demeure préoccupante.
Le baromètre met en avant plusieurs raisons :
- Une concurrence internationale forte, notamment des États-Unis et de l’Europe de l’Est, offrant des conditions fiscales et réglementaires attractives.
- Une dynamique de délocalisation persistante, même si la relocalisation est parfois encouragée par des politiques publiques nationales.
- Une crainte d’instabilité liée aux coûts de l’énergie et à l’évolution du coût du travail.
Néanmoins, les projets de « transition verte » rassurent en partie : l’Hexagone investit dans l’hydrogène vert, avec des plans de décarbonation des sites industriels et des efforts en matière de logistique plus verte. Reste à savoir si ces investissements, souvent portés par de grands groupes, se traduiront rapidement par des effets macroéconomiques tangibles pour la balance industrielle française.
La France attire aussi bien des firmes européennes que nord-américaines ou asiatiques. Les secteurs phares d’investissement incluent encore la chimie, l’automobile et le luxe. Les principaux freins relevés par les investisseurs étrangers concernent la fiscalité, la complexité administrative et l’instabilité de l’environnement réglementaire.
Énergie en pleine reconfiguration : hydrogène vert et question de la consommation
Le secteur de l’énergie affiche une réorientation marquée. Les projets portant sur les hydrocarbures fossiles se font plus rares, même s’ils conservent une part non négligeable dans certaines zones (infrastructures GNL). En revanche, les énergies renouvelables, et plus particulièrement l’hydrogène vert, attirent des investissements substantiels : près de 60 % des projets d’énergies renouvelables listés en 2024 se focalisent sur cette filière.
Ce phénomène répond autant à des objectifs environnementaux qu’à une logique d’anticipation du marché : de grands acteurs industriels voient dans l’hydrogène vert un vecteur de croissance, capable de décarboner l’industrie lourde (aciéries, cimenteries) ou les transports (camions, navires, etc.).
Dans ce contexte, la question de la consommation énergétique prend une tournure inédite, car les data centers, en plein essor, pèsent de plus en plus sur la demande globale. L’implantation de gigantesques fermes de serveurs nécessite une fourniture énergétique stable et considérable, poussant certains territoires à innover dans l’efficacité énergétique, dans la récupération de chaleur ou dans le recours à des énergies vertes.
Data centers : vecteurs d’innovation mais gouffres énergétiques ?
Les data centers continuent de séduire les investisseurs : leur part dans le volume global d’investissements industriels progresse régulièrement. Les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) ne sont pas les seuls sur ce terrain, car de nouveaux acteurs de services cloud et d’hébergement se multiplient. Les perspectives de croissance du marché numérique, dopées par l’explosion de l’intelligence artificielle, stimulent ce secteur.
Bon à savoir : data centers et refroidissement
Une grande partie de la consommation énergétique des data centers provient du refroidissement des serveurs. Les innovations récentes explorent la géothermie, le refroidissement liquide et la réutilisation de la chaleur fatale pour chauffer des bâtiments.
La contrepartie de cette dynamique est un impact environnemental de plus en plus sensible. Les chiffres évoquent une augmentation de la consommation électrique cumulée, alors même que se développe une prise de conscience écologique exigeant des solutions moins énergivores. Certains projets, qualifiés « d’usines du futur » dans le baromètre, intègrent déjà des dispositifs de gestion intelligente de la consommation, d’énergie renouvelable et de refroidissement écoresponsable. Ainsi, les data centers deviennent à la fois un symbole de la transformation numérique et un défi crucial de la transition énergétique.
L’IA, nouveau moteur de compétitivité : de la R&D à l’optimisation de la production
L’intelligence artificielle (IA) prend une place considérable dans les investissements de 2024. Les entreprises cherchent autant à développer des solutions IA pures (logiciels, algorithmes, plateformes) qu’à appliquer l’IA à la maintenance prédictive, au contrôle qualité ou à l’optimisation logistique. Dans l’industrie manufacturière, par exemple, l’IA permet de réduire les coûts de production, de diminuer les pannes d’équipement et d’améliorer la réactivité face aux variations de la demande.
Parmi les exemples concrets cités dans le rapport :
- Une usine de moulage par injection en Amérique du Nord automatisée grâce à des robots pilotés par l’IA.
- La mise en place de jumeaux numériques dans le secteur textile, permettant de simuler en temps réel l’état de la chaîne d’approvisionnement.
- Des lignes de production automobiles intégrant des capteurs connectés au cloud, générant des algorithmes prédictifs pour améliorer l’efficacité et la qualité.
Malgré cette forte dynamique, l’Europe n’héberge qu’environ 20 % des projets d’IA appliquée, alors même qu’elle représente un tiers des investissements mondiaux en IA. Le paradoxe ? Les entreprises européennes investissent massivement dans la recherche, mais la mise en œuvre pratique se fait souvent ailleurs, notamment aux États-Unis ou en Asie, du fait d’un écosystème jugé plus favorable (accès aux talents, réglementation plus flexible, financements ciblés…).
L’IA pure désigne la recherche et le développement visant à créer de nouveaux algorithmes ou modèles prédictifs. L’IA appliquée se concentre sur l’intégration de ces outils au sein des processus industriels : maintenance prédictive, robotisation, optimisation de la logistique, etc. Dans les deux cas, les besoins en data, en infrastructures et en compétences sont considérables.
L’usine du futur : une reconfiguration multi-critères
Le concept d’Usine du futur se propage dans diverses régions du monde, poussant les industriels à mettre en place des lignes de production plus flexibles, plus vertueuses sur le plan environnemental, et surtout plus numérisées. Le baromètre introduit une notation entre 0 et 2 pour six critères (flexibilité, technologies numériques, efficacité énergétique, impact environnemental, responsabilité sociale et engagement local). Le score obtenu reflète l’alignement avec les standards de la nouvelle ère industrielle.
En 2024, l’Amérique se hisse au sommet pour le score moyen, talonnée par l’Europe et l’Asie. Sur le volet « impact environnemental », l’Europe se démarque encore positivement, bien que l’écart avec les États-Unis se réduise. Concernant la digitalisation et la responsabilité sociale, on constate un essor un peu partout, en lien avec la pression réglementaire et sociétale.
Les projets phares de 2024, mis en exergue par le baromètre, prouvent que cette modernisation n’est pas cantonnée à un seul secteur. On y trouve :
- Des usines de verre aux États-Unis réduisant jusqu’à 40 % leurs émissions de CO₂.
- La robotisation d’installations pour la production de tôlerie en Europe.
- Des data centers « green by design » en Asie, utilisant des systèmes de refroidissement immersifs.
Au-delà de l’effet d’annonce, ces initiatives présagent d’une convergence entre impératifs économiques, techniques et environnementaux, susceptible de redessiner la carte de la compétitivité industrielle.
Rééquilibrage logistique : terminaux portuaires et expansions stratégiques
Le rapport souligne un regain d’investissements dans la logistique. Les terminaux portuaires et fluviaux, notamment, concentrent plus de la moitié des financements sur ce segment. Les projets flamboyants incluent un terminal GNL de 40 milliards de dollars en Tanzanie, soulignant la montée en puissance de l’Afrique dans les infrastructures liées à l’énergie.
Dans un monde où la chaîne d’approvisionnement est un facteur clé de réussite, ces investissements témoignent d’une volonté de sécuriser les flux. E-commerce, internationalisation des échanges, impératifs de souveraineté : la logistique se trouve au cœur de la compétition globale. Plusieurs groupes français et européens profitent d’ailleurs de ces projets pour vendre leurs solutions d’automatisation (systèmes de manutention, entrepôts connectés, etc.).
Parallèlement, les évolutions technologiques transforment les plateformes logistiques classiques en véritables hubs digitaux, capables de tracer les marchandises à chaque étape et d’optimiser les stocks grâce à l’IA. Cette forte hybridation entre logistique physique et numérique devient un enjeu déterminant, surtout dans un contexte de volatilité de la demande.
Décryptage sectoriel : l’agriculture, la sylviculture et la pêche en rebond
Si certains secteurs traditionnels (manufacture électronique, extraction fossile) affichent un recul, d’autres font preuve de résilience ou de renouveau :
- Agriculture, sylviculture et pêche : la reprise se manifeste dans divers projets de cultures et d’élevages, avec un regain d’intérêt pour l’agriculture d’intérieur. Cette approche (fermes verticales, serres high-tech) attire plusieurs milliards de dollars en 2024, en particulier aux États-Unis.
- Secteur minier : après la pandémie, un rebond est visible, porté par l’extraction de minerais stratégiques (cuivre, lithium). Les investisseurs ciblent en priorité des gisements localisés en Amérique et en Afrique.
- Traitement de l’eau et des déchets : le niveau d’investissement double, dépassant celui d’avant Covid. Les projets de dessalement (Moyen-Orient, Espagne) et de recyclage (batteries, plastiques) sont particulièrement en vogue.
Ces signaux laissent penser que la redéfinition de l’appareil productif mondial ne suit pas une trajectoire unique. Des secteurs plus classiques, comme l’extraction de ressources naturelles et l’agroalimentaire, continuent d’attirer des capitaux, tout en intégrant parfois des composantes technologiques (robotisation, monitoring des cultures, etc.).
IDE, R&D et transferts transfrontaliers : où se situent les grandes puissances ?
La dynamique des IDE constitue un axe clé de l’analyse. Fait notable : pour la première fois, les IDE mondiaux (tous secteurs confondus) dépassent les investissements domestiques. Dans cette redistribution des cartes, l’Union européenne se détache comme le plus gros émetteur, avec 24 % des IDE mondiaux. En parallèle, elle reçoit aussi 25 % des flux d’IDE, prouvant que la région reste attractive malgré une compétition féroce.
Les États-Unis, eux, accentuent leur leadership en tant que terre d’accueil. Les projets de gigafactory (batteries et composants associés) illustrent cette captation de valeur. En Europe, une partie importante des financements de gigafactories provient de capitaux étrangers, signe d’une volonté partagée d’ancrer la production sur le Vieux Continent, même si l’innovation reste souvent importée.
La R&D demeure un champ décisif pour la compétitivité. Plusieurs analyses suggèrent que la performance industrielle d’un pays est directement liée à sa capacité à innover, à breveter et à créer de la propriété intellectuelle. Parmi les 100 plus gros projets R&D répertoriés, l’Asie domine, mais un tiers se situe en Europe. Il est toutefois regrettable qu’aucune région européenne ne figure dans le Top 15 mondial, alors que cette zone demeure un pilier historique de la recherche.
Productivité : un enjeu crucial pour la France et l’Europe
La question de la productivité industrielle occupe une place de choix dans le baromètre. En France, malgré un léger rebond, la productivité manufacturière reste légèrement en retrait par rapport à celle d’autres grandes économies. L’écart avec les États-Unis tend à se creuser, stimulé par le haut niveau d’investissement américain dans l’automatisation, la robotique et la digitalisation.
En découle un impératif : renforcer la formation brute de capital fixe et l’effort de R&D dans les entreprises, afin de développer des actifs capables d’améliorer structurellement la compétitivité. Les groupes français les plus avancés sur ces aspects (souvent des multinationales dépassant 1 milliard de dollars de chiffre d’affaires) réussissent mieux à tenir la comparaison internationale, tandis que les PME/ETI risquent de pâtir d’un sous-investissement chronique.
Le baromètre insiste sur l’importance des technologies transversales pour combler ce retard :
- Fabrication additive (impression 3D)
- Internet des objets (IoT) et connectivité (5G)
- Cloud et edge computing
- Automatisation avancée et IA
- Solutions de cybersécurité et programmation de pointe
Développer ces compétences permet d’optimiser la chaîne de valeur, de réduire les coûts et d’améliorer la résilience industrielle. À l’échelle macroéconomique, l’enjeu est de taille pour la France, qui veut regagner des positions dans une compétition exacerbée.
Stratégies d’avenir : la transformation industrielle à la croisée des chemins
Dans cette étude, le panorama 2024 ne se limite pas à des constats chiffrés. Les recommandations émises sont les suivantes :
- Intensifier l’innovation : Stimuler les crédits R&D pour soutenir les technologies stratégiques (IA, robotique, cleantechs) et favoriser la création de brevets.
- Accélérer la décarbonation : Soutenir l’émergence de l’hydrogène vert et de projets à forte valeur environnementale. Le chemin se dessine dans tous les secteurs, y compris ceux historiquement liés aux énergies fossiles.
- Moderniser les chaînes d’approvisionnement : Investir dans la logistique intelligente, renforcer la sécurité des flux et développer l’anticipation des risques géopolitiques.
- Renforcer les compétences : Miser sur la formation et l’attractivité des talents pour réussir la transition numérique et écologique.
- Coopérer à l’échelle internationale : Tirer parti des partenariats transfrontaliers pour mutualiser les risques et accéder à des marchés clés.
La résilience industrielle dépend de la maîtrise de ces leviers. Le baromètre met d’ailleurs en garde contre l’inertie ou l’excès de prudence. Dans un contexte de transition technologique rapide, les investissements ciblés, même s’ils s’avèrent coûteux, deviennent un passage obligé pour rester compétitif.
Vers une industrialisation d’après-crise : signaux, opportunités et vigilance
De nombreux signes laissent à penser que la réindustrialisation n’est pas un mythe. Les projets de grande envergure, notamment dans l’IA, la transition énergétique et la logistique connectée, soutiennent un certain dynamisme. Toutefois, le ralentissement de 26 % ne saurait être sous-estimé, car il reflète une réelle incertitude des entreprises face à l’évolution du contexte économique mondial (inflation, tensions géopolitiques, disruptions de la supply chain).
Pour la France, l’enjeu est d’équilibrer deux impératifs : maintenir une production locale compétitive et maintenir ses efforts d’exportation de capitaux vers des zones à forte rentabilité. Autrement dit, il s’agit de sauvegarder une base industrielle domestique solide, tout en profitant des débouchés offerts par les marchés internationaux. Cette tension sous-tend les débats autour de la politique industrielle française et européenne, où l’on s’interroge sur la pertinence de créer des champions sectoriels ou de favoriser des partenariats extérieurs plus diversifiés.
Nouveaux défis : la place de l’Afrique et l’essor des marchés émergents
Le baromètre note également que des régions émergentes comme l’Afrique ou l’Asie du Sud-Est attirent une part croissante de l’attention des investisseurs industriels. L’Afrique, par exemple, voit se développer d’importants projets d’infrastructures (terminaux portuaires, hubs logistiques, centrales solaires, projets d’hydrogène) qui peuvent catalyser une industrialisation plus durable. Les ressources minières, la jeunesse de la population et les besoins grandissants en biens de consommation en font aussi une zone d’opportunité.
Néanmoins, des difficultés structurelles (gouvernance, corruption, accès aux financements) persistent. Les partenariats public-privé et l’appui d’institutions financières internationales demeurent un levier clé pour soutenir ces nouveaux pôles industriels, susceptibles de prendre de l’ampleur dans la décennie à venir.
Les giga-projets : entre fantasme et réalité
Les giga-projets (des investissements dépassant souvent plusieurs milliards de dollars) peuvent révolutionner un secteur ou une région. Par exemple, des champs pétroliers aux États-Unis (18 milliards de dollars) ou des mines de cuivre au Chili (8 milliards) bouleversent les équilibres, tout comme les gigantesques fermes solaires ou les complexes de production de batteries.
Si leur attrait est indéniable, ces projets posent la question du retour sur investissement à long terme. Le rapport met en garde contre la tentation de surestimer l’effet d’entraînement économique, surtout lorsque la demande mondiale n’est pas pleinement au rendez-vous. Les giga-factories européennes de batteries, par exemple, doivent faire face à la concurrence de projets similaires en Asie et aux États-Unis, où les coûts de production peuvent être plus faibles.
La diversification demeure donc la clé : une région trop dépendante d’un unique giga-projet risque de pâtir d’une dépendance excessive à l’égard d’investisseurs étrangers ou de la conjoncture d’un secteur précis. D’un autre côté, la mutualisation des risques via des joint-ventures internationales peut atténuer l’ampleur des chocs économiques.
Penser la suite : quelle renaissance industrielle pour demain ?
Le « Baromètre mondial des investissements industriels – 9e édition » offre ainsi une perspective complète sur l’état de la production mondiale, soulignant un ralentissement significatif mais laissant apparaître des pôles de croissance prometteurs. La France, dans ce concert mondial, se trouve à la croisée des chemins : elle doit à la fois amplifier ses capacités en R&D et consolider son appareil manufacturier, tout en veillant à saisir les opportunités liées à la transition énergétique et au numérique.
Finalement, l’étude invite décideurs et industriels à sortir d’une logique purement défensive pour embrasser une stratégie proactive. Les investissements, même réduits, peuvent gagner en pertinence s’ils ciblent les bonnes technologies et s’ils s’intègrent dans une démarche d’innovation intégrale, incluant la formation, l’attractivité des talents et la modernisation des infrastructures. Les défis demeurent considérables, mais la multiplication des projets d’envergure (hydrogène vert, gigafactories, IA industrielle) témoigne d’une mutation profonde, potentiellement porteuse d’une nouvelle ère de croissance.