Roland-Garros a troqué la terre battue pour les débats économiques. La Rencontre des Entrepreneurs de France 2025, portée par le Mouvement des entreprises de France, a réuni dirigeants, élus et partenaires sociaux autour d’un fil rouge assumé: le jeu décisif. Souveraineté numérique, réindustrialisation, conditionnalité des aides et contraintes budgétaires ont structuré les prises de position, avec un même impératif: protéger la compétitivité sans renoncer à l’investissement.

Roland-garros en mode think tank: ce que laref 2025 a mis sur la table

Selon des échanges relayés par LinkedIn Actualités, l’édition 2025 s’est tenue les 27 et 28 août au stade Roland-Garros. Le thème choisi, « Le Jeu Décisif », a donné le ton: moment d’arbitrages pour les finances publiques, le tissu productif et l’agenda de souveraineté.

Au programme des discussions mentionnées par les intervenants: l’urgence d’une réindustrialisation soutenable, la consolidation d’une souveraineté numérique éprouvée par des critères opérationnels, et un débat accru sur la conditionnalité des aides publiques aux entreprises. Des dirigeants d’industrie et de la tech ont détaillé les leviers d’action, quand les syndicats ont mis en avant l’objectif d’emplois et de non-délocalisation.

Au-delà des déclarations, le rendez-vous a surtout permis de clarifier les priorités qui s’imposent à court terme: automatisation et productivité, électrification et décarbonation, sécurisation des données et des chaînes logicielles, et cadres d’aides plus exigeants sur l’emploi et l’ancrage territorial.

Points clés apparus dans le débat

Quatre angles structurent l’horizon des directions générales et financières à l’issue de LaREF 2025:

  • Cadre compétitif stable pour l’industrie: visibilité fiscale, régulation prévisible, procédures d’implantation allégées.
  • Montée en gamme productive: automatisation, numérisation des flux, qualité des compétences.
  • Électrification décarbonée: sobriété, efficacité, accès à un mix performant pour la compétitivité-coût.
  • Datas maîtrisées: cloud de confiance, portabilité, réversibilité, conformité aux exigences publiques.

Réindustrialisation: les dirigeants poussent un triptyque productivité, électrification, coopération

Lors d’une table ronde dédiée, plusieurs dirigeants et experts de l’industrie ont insisté sur un constat partagé: l’attractivité industrielle se gagne par des règles claires, la modernisation des sites et la coopération locale. L’argumentaire est connu, mais il se précise par des demandes concrètes.

Première exigence: un cadre stable pour investir. Les décisions d’implantation ou d’extension se jouent sur la durée des amortissements, la fiscalité de production, la simplification des procédures environnementales et l’accès aux talents. Les entreprises appellent à sanctuariser ce qui peut l’être, en particulier les dispositifs qui soutiennent une trajectoire d’investissement pluriannuelle.

Deuxième axe: accélérer l’automatisation et le digital. C’est la condition pour tenir la comparaison avec l’Allemagne et l’Italie sur la productivité horaire, tout en répondant aux exigences de qualité et de traçabilité. Robotique, jumeaux numériques, MES, IA pour la maintenance et le contrôle qualité: ces briques doivent se diffuser au-delà des grands sites vers les PME-ETI.

Troisième pilier: électrification et décarbonation comme atout compétitif. La France dispose d’un mix peu carboné grâce au nucléaire et à l’hydraulique, un avantage à convertir en coûts prévisibles et en contrats d’énergie sécurisés pour l’industrie. Le défi porte sur l’accès aux capacités, l’optimisation de la demande et la flexibilité contractuelle, face à la fin programmée de l’ARENH fin 2025.

Rexel : stratégie et résultats

Dans le sillage de ces messages, Rexel a mis en avant la dynamique de l’électrification et l’importance des solutions d’efficacité énergétique pour les chantiers industriels et tertiaires. L’entreprise annonce un grand rendez-vous sectoriel en octobre, avec l’objectif de fédérer l’écosystème autour d’innovations concrètes et de cas d’usage. Derrière le discours, une conviction: les gains de productivité énergétique et la qualité d’alimentation électrique pèsent désormais dans la compétitivité globale des sites industriels.

L’automatisation ne se résume plus à la robotique d’assemblage. Trois leviers agissent en même temps:

  • Qualité et répétabilité: capteurs, vision industrielle, IA d’inspection réduisent rebuts et retouches.
  • Flexibilité: robots collaboratifs et reprogrammation rapide rendent économiquement viable la production en petites séries.
  • Trazabilité: les données de production, intégrées au SI, sécurisent les audits, la maintenance et les obligations réglementaires.

Effet multiplicateur: ces briques renforcent la « bancabilité » des projets, facilitent le financement des lignes et rassurent clients comme assureurs.

Souveraineté numérique: de la théorie aux critères vérifiables

La question de la « vraie » souveraineté numérique a été précisée par des acteurs du cloud. Trois critères ressortent lorsqu’on les confronte aux besoins opérationnels des entreprises et aux exigences du secteur public: localisation et juridiction, maîtrise et réversibilité, qualification de sécurité.

  • Localisation et juridiction: héberger les données en France ou dans l’Union européenne ne suffit pas. Il faut maîtriser la chaîne contractuelle et le droit applicable pour limiter les risques d’extraterritorialité.
  • Maîtrise et réversibilité: absence de verrou propriétaire, portabilité des données et des workloads, interopérabilité réelle entre cloud et on-premises.
  • Qualification de sécurité: conformité à des référentiels exigeants, capacité d’audit, gouvernance de l’accès aux données.

Ovhcloud : stratégie et enjeux

OVHcloud, cité par LinkedIn Actualités, a défendu une approche qui combine infrastructure européenne, certifications de sécurité et réversibilité technique. L’entreprise met en avant l’existence d’offres qualifiées pour les secteurs régulés, avec des engagements contractuels sur la localisation des données et l’isolation des environnements. Ce qui compte pour les DSI et les directions juridiques: des clauses vérifiables, et non des promesses marketing.

En France, le label SecNumCloud de l’ANSSI qualifie des offres cloud selon un haut niveau de sécurité, avec exigences sur la résilience, la gestion des accès et la supervision. Le « cloud de confiance » renvoie à des architectures et des gouvernances juridiques limitant l’exposition à des lois extraterritoriales. Pour les entreprises, l’enjeu est d’aligner ces exigences avec la réversibilité et la performance économique.

Checklist DAF-DSI pour un cloud souverain opérationnel

  1. Juridiction: préciser droit applicable, clauses d’opposition à l’extraterritorialité, localisation d’hébergement et de support.
  2. Réversibilité: formats ouverts, export automatisable, délais et coûts de sortie contractuels.
  3. Sécurité: qualification reconnue, segmentation client, gestion des clés et des accès, journaux d’audit.
  4. Performance: SLA mesurables, latence, coûts prévisibles, compatibilité avec les charges critiques.

Aides publiques: la montée de la conditionnalité sociale et territoriale

Dans une interview publiée par LinkedIn Actualités, le secrétaire général de Force Ouvrière, Frédéric Souillot, plaide pour conditionner les aides aux entreprises à des critères d’emplois et de non-délocalisation, sans remettre en cause le principe même de soutien à l’investissement. Derrière cette position, une ligne de crête: préserver le rôle des entreprises dans la croissance tout en consolidant l’ancrage en France.

Sur le plan juridique, la conditionnalité n’est pas une nouveauté. Les régimes d’aides encadrés par l’Union européenne prévoient déjà des contraintes de localisation, des plafonds et des obligations liées à la finalité de l’aide. La tendance monte toutefois vers des clauses de remboursement si les engagements ne sont pas tenus, ainsi que vers l’intégration de critères sociaux ou environnementaux plus lisibles.

  • Que peuvent exiger les pouvoirs publics: engagements de maintien d’activité, seuils d’emploi, trajectoire d’investissement, audits réguliers, publication de rapports.
  • Ce que demandent les entreprises: des critères précis, mesurables et proportionnés, assortis de délais réalistes, pour ne pas dissuader les projets d’implantation.

Force ouvrière : conditionnalité assumée

FO met en avant une logique de « soutien utile »: définir le résultat attendu et articuler le versement des aides à ce résultat. Le syndicat n’appelle pas au retrait global des aides, mais à des contreparties claires alignées avec une souveraineté industrielle recherchée par tous les acteurs. En filigrane, une exigence d’équité: éviter les effets d’aubaine et la casse sociale lors de restructurations.

Clauses de sauvegarde souvent utilisées

Dans les conventions d’aides, plusieurs clauses renforcent la crédibilité des engagements:

  • Clawback: remboursement partiel ou total de l’aide si les objectifs d’emplois ou d’activité ne sont pas atteints.
  • Condition de durée: maintien de l’implantation et des actifs pendant une période minimale.
  • Reporting: remises d’indicateurs vérifiables, audits sur pièces et sur place, publication d’un suivi.
  • Conditionnalité verte: trajectoire de réduction d’émissions alignée avec l’aide reçue, surtout pour les dispositifs de décarbonation.

Tension budgétaire et compétitivité: arbitrages redoutables pour 2025

Les échanges ont aussi reflété une inquiétude persistante: le coût de la dette et ses répercussions sur le budget, alors que le patronat refuse tout alourdissement fiscal ciblant les entreprises. Le consensus minimal qui se dessine parmi les dirigeants: protéger l’investissement privé et la visibilité fiscale pour sécuriser l’emploi et l’innovation, quitte à accélérer ailleurs les économies publiques.

Quelques repères macro servent de boussole: le déficit 2023 s’est établi à 5,5 pour cent du PIB et la dette publique dépasse 110 pour cent du PIB début 2024. Ces niveaux limitent les marges de manœuvre budgétaires et renforcent la tentation d’une sélectivité des aides, mieux fléchées vers les projets à fort effet d’entraînement.

Métriques Valeur Évolution
Déficit public France 2023 5,5 % du PIB En hausse vs 2022 (+0,7 pt) (Insee, 2023)
Dette publique T1 2024 110,6 % du PIB Plus élevée qu’avant-crise sanitaire (Insee, T1 2024)
Balance commerciale 2023 -99,6 Md€ Amélioration significative vs 2022
Part de l’industrie manufacturière dans le PIB 2023 Environ 10 % Légère progression
Chômage métropole T2 2024 Environ 7,5 % Relativement stable

Pour les directions financières, une question domine: où placer l’euro marginal dans un environnement budgétaire contraint. L’automatisation libère de la marge par la productivité et la réduction des non-qualités, l’électrification abaisse l’intensité carbone et sécurise l’accès aux marchés soumis à des critères environnementaux, la gouvernance des données réduit les risques opérationnels et juridiques. La priorité devient lisible: investir dans ce qui protège la compétitivité-coût, la licence d’opérer et la résilience.

  • Fin de l’ARENH fin 2025: renégociation des contrats d’électricité, diversification via PPA et flexibilité de la demande.
  • CBAM ajustement carbone aux frontières: reporting en cours, obligations financières à partir de 2026, implications sur les achats et la tarification.
  • Facturation électronique B2B domestique: calendrier révisé attendu, impacts SI et cash collection à anticiper.

Conseil d’implémentation: créer un cadre de pilotage inter-fonctions Finance-Opérations-IT-Juridique pour intégrer ces chantiers dans le cycle budgétaire.

Électrification et efficacité énergétique: ce que l’écosystème prépare pour l’automne

Les industriels de l’électrification annoncent une rentrée dense, avec des rendez-vous visant à faire converger solutions et besoins des sites de production et des bâtiments. L’accent est mis sur la combinaison de trois briques: mesure intelligente des usages, pilotage actif des charges, intégration des renouvelables et du stockage là où c’est pertinent.

Le message envoyé aux décideurs est double. D’abord, les projets d’efficacité énergétique ne sont plus périphériques: ils maximisent la disponibilité des installations et sécurisent le coût complet de l’énergie. Ensuite, les gains d’usage et de productivité énergétique deviennent un argument de financement en période de coût du capital plus élevé.

Rexel : électrification et productivité

L’entreprise met en avant des solutions combinant instrumentation, connectivité et logiciels pour suivre les indicateurs clés: intensité énergétique par ligne, alerte sur dérives, pilotage en temps réel. Dans un contexte de haut niveau d’exigence clients et régulateurs, la promesse est claire: raccourcir le temps de retour des investissements en qualité et en efficacité énergétique.

Pour éviter l’écart entre promesse et résultat, trois KPI font la différence:

  • kWh par unité produite comparé au plan de production et à la saisonnalité.
  • Taux de disponibilité énergétique des équipements critiques corrélé aux arrêts de production.
  • Coût énergétique évité valorisé au prix contrat et au prix spot pour mesurer la couverture.

Astuce de pilotage: intégrer ces KPI à la revue S&OP, pas seulement aux revues HSE, afin d’aligner la performance commerciale, industrielle et énergétique.

Que doivent préparer les directions financières d’ici la fin d’année

Au sortir de LaREF 2025, le cap opérationnel s’articule autour de cinq chantiers interdépendants. Ils requièrent un pilotage budgétaire fin et des arbitrages rapides.

  • Énergie: renégocier ou structurer les couvertures 2025 et préparer l’après-ARENH 2026. Ouvrir la piste PPA pour les sites électro-intensifs, intégrer la flexibilité et l’autoconsommation là où c’est pertinent.
  • Automatisation: prioriser les projets qui réduisent les rebuts et les coûts indirects. Cibler les lignes à goulots et les familles de produits sensibles en qualité.
  • Data et cloud: sécuriser les environnements critiques, clarifier la réversibilité et la conformité. Préparer la segmentation des données par criticité.
  • Aides publiques: cartographier les dispositifs disponibles et leur conditionnalité. Préparer des plans d’engagement sur l’emploi, l’investissement et la décarbonation.
  • Conformité: renforcer la préparation CBAM, la gestion des risques fournisseurs et la documentation ESG utile aux financeurs et aux assureurs.

Dans ce cadre, les entreprises disposent d’un avantage comparatif si elles associent très tôt ressources humaines, achats et juridique. Les projets plus robustes en gouvernance trouvent plus facilement financements et soutiens publics. C’est un point d’attention mis en avant par de nombreux participants: la qualité du dossier conditionne la vitesse d’exécution.

Repères utiles pour votre comité d’investissement

  1. Effet productivité mesurable: chiffre d’affaires évité par réduction des pannes et rebuts, marge brute incrémentale.
  2. Capex-to-value: part du capex directement reliée à des KPI de qualité, d’énergie ou de disponibilité.
  3. Risque juridique: exposition aux juridictions non UE pour les données sensibles, clauses de sortie, assurance cyber.
  4. Conditionnalité: engagements réalisables sur 3 ans, mécanismes de rattrapage, risques de clawback.

Après laref 2025: une boussole pour avancer sans perdre en vitesse

Synthèse actionnable pour les dirigeants

LaREF 2025 aura rappelé une vérité opérationnelle: la compétitivité se joue à la croisée de trois fronts. D’abord, industrialiser mieux grâce à l’automatisation et à la donnée. Ensuite, s’électrifier intelligemment en sécurisant l’accès à une énergie bas carbone et pilotable. Enfin, formaliser des engagements sur l’emploi et l’ancrage territorial pour accéder à des soutiens publics ciblés.

En clair: pour gagner ce jeu décisif, les entreprises doivent convertir leurs discours en trajectoires chiffrées et vérifiables, là où s’agrègent productivité, souveraineté numérique et conditionnalité sociale.