À dix minutes de Strasbourg, un projet discret pourrait repositionner la manière dont l’industrie française gère ses déchets et ses émissions. La start-up suisse Neustark et le groupe Lingenheld unissent leurs capacités pour ancrer du CO₂ dans des mâchefers d’incinération, et en faire un gisement de matériaux routiers à plus faible empreinte. Un chantier très concret, avec une mise en service annoncée pour 2026.

Un site pilote à oberschaeffolsheim pour ancrer le co₂ dans la pierre

Le futur site, implanté à Oberschaeffolsheim dans le Bas-Rhin, s’intégrera au centre de recyclage de Lingenheld. L’équipement visera à fixer jusqu’à 1 200 tonnes de CO₂ par an dans des mâchefers issus de l’incinération des déchets ménagers, puis à valoriser ces résidus en granulats routiers. Le CO₂ sera capté à environ 30 km, sur une installation voisine identifiée comme ABH, puis transporté et minéralisé sur place.

En régime de croisière, l’unité traitera 84 000 tonnes de mâchefers par an. La transformation en granulats pour la construction routière s’appuiera sur un procédé de minéralisation qui convertit le CO₂ en carbonates stables, sans risque de relargage ultérieur. Cette mise à l’échelle territoriale s’inscrit dans une logique de boucle locale qui conjugue réduction d’émissions et économie circulaire.

Métriques Valeur Évolution
Mise en service 2026 Nouveau site en France
Capacité de stockage de CO₂ 1 200 tCO₂/an 0 à 1 200 tCO₂/an
Tonnage de mâchefers valorisés 84 000 t/an Nouvelle filière locale
Distance de transport du CO₂ ~30 km Approvisionnement de proximité

Pourquoi les mâchefers sont un levier climatique

Les mâchefers, résidus de l’incinération, contiennent des phases minérales qui réagissent avec le CO₂ pour former des carbonates stables. Cette réaction chimique permet de piéger le CO₂ de manière permanente tout en améliorant certaines propriétés des granulats destinés à la voirie. Le double bénéfice est clair : réduction des émissions et valorisation d’un déchet auparavant limité dans ses usages.

Le bilan carbone d’une opération de minéralisation repose sur une comptabilité détaillée : quantité de CO₂ injectée et fixée, analyses de carbonates formés, déduction des émissions liées au captage, au transport et aux opérations de traitement.

Les meilleures pratiques demandent des audits tiers et des protocoles de mesure, reporting et vérification qui permettent de délivrer des certificats de suppression de carbone crédibles sur le marché volontaire.

Chaîne industrielle et logistique du projet : du captage aux granulats routiers

La performance du site reposera sur une chaîne logistique courte. Le CO₂, capté à environ 30 km, arrivera à Oberschaeffolsheim pour être injecté dans les mâchefers traités sur le centre de Lingenheld. Les flux de matières restent ainsi contenus dans un périmètre régional, limitant les émissions résiduelles du transport et facilitant la traçabilité.

Les mâchefers sont d’abord préparés pour optimiser la réaction avec le CO₂. Puis intervient la phase de minéralisation, qui transforme une fraction du CO₂ en carbonates incorporés à la matrice minérale. Les granulats produits sont ensuite orientés vers des applications routières, dans le respect des normes applicables aux matériaux recyclés.

Lingenheld : stratégie et résultats

Groupe lorrain actif dans le recyclage et les travaux publics, Lingenheld affiche un chiffre d’affaires d’environ 240 millions d’euros. Le partenariat avec Neustark aligne son activité sur des objectifs de décarbonation opérationnelle, en convertissant une contrainte réglementaire et environnementale en ressource à valeur ajoutée.

Cette intégration renforce aussi la capacité du groupe à proposer des matériaux de construction dont le profil carbone est attesté. Un atout concurrentiel dans les appels d’offres où les critères environnementaux pèsent de plus en plus.

Les mâchefers sont des résidus minéraux issus de l’incinération des ordures ménagères. Après maturation et tri, ils peuvent être calibrés en granulats et utilisés en couches de forme et couches de fondation pour les routes, sous conditions de qualité et de suivi.

L’intégration de CO₂ par minéralisation peut influencer la composition en carbonates, la densité apparente et certains paramètres de lixiviation, éléments qui doivent être pris en compte dans les plans d’assurance qualité.

La technologie de minéralisation de neustark et ses usages sectoriels

Neustark a développé une technologie de minéralisation du CO₂ qui s’applique à des matrices minérales comme les granulats de béton recyclé ou les mâchefers. Le principe consiste à amener le CO₂ à réagir avec des oxydes et hydroxydes calcium-magnesium pour former des carbonates stables.

Cette approche génère des émissions négatives en retirant du CO₂ de l’atmosphère ou de courants de gaz industriels, puis en l’enfermant dans la pierre. Elle élimine les risques de fuite associés à certains stockages gazeux et opère à température et pression modérées.

Neustark : profil et déploiement européen

La jeune pousse suisse a ouvert la voie à une industrialisation progressive avec 38 sites déployés en Europe. Les projets s’appuient sur des partenariats locaux avec des plateformes de recyclage et des sources de CO₂ biogénique ou industriel. En France, l’Alsace et l’Île-de-France figurent parmi les premières zones ciblées.

Neustark illustre aussi l’intérêt d’autres secteurs pour la minéralisation. Dans l’aviation, l’entreprise a lancé en 2025 un partenariat de stockage de CO₂ issu de biogaz avec Swiss International Air Lines. Cette diversification montre que la technologie s’interface avec des filières variées, de la gestion des déchets à la mobilité aérienne.

La minéralisation fixe le CO₂ sous forme solide. Elle se distingue des stockages géologiques par des conditions opératoires plus simples et une valorisation directe des matériaux produits. En revanche, elle nécessite des flux de déchets minéraux compatibles et disponibles, ainsi qu’une calibration fine des paramètres de réaction.

Quand le CO₂ provient de sources biogéniques, la minéralisation crée une suppression nette au-delà de la neutralité, souvent recherchée par les entreprises pour leurs stratégies climat à long terme.

Politiques publiques, normes et finance durable : le cadre qui structure la filière

Le projet s’aligne sur les objectifs nationaux de neutralité carbone à l’horizon 2050 et sur la montée en puissance des critères environnementaux dans les marchés publics. Pour des matériaux issus de mâchefers, le respect des normes de qualité, de traçabilité et d’usage en voirie demeure central. La délivrance de certificats de conformité et l’encadrement des usages conditionnent l’acceptabilité des granulats.

Sur le plan financier, la filière peut accéder à des dispositifs d’appui à l’innovation et à l’économie circulaire, ainsi qu’au marché volontaire des crédits de suppression de carbone, dès lors que la quantification et la permanence sont vérifiées par des tiers. Les investisseurs, quant à eux, regardent la transparence extra-financière et la robustesse des indicateurs climatiques, paramètres suivis de près par la place financière.

Repères réglementaires utiles pour les maîtres d’ouvrage

Pour intégrer des granulats issus de mâchefers dans un chantier routier, les opérateurs s’appuient sur des référentiels techniques et des exigences de performance environnementale. Les points clés :

  • qualité des mâchefers maturés et caractérisés avant usage,
  • traçabilité des lots et analyses de lixiviation,
  • respect des prescriptions d’emploi selon les couches de la structure routière,
  • suivi environnemental des ouvrages en service.

La crédibilité des certificats de stockage de CO₂ repose sur des mesures et vérifications indépendantes, documentées dans des rapports d’analyses et d’audit.

Au niveau macro, l’économie française génère un volume considérable de déchets, dont une partie finit en incinération. En 2020, la production totale de déchets atteignait environ 310 millions de tonnes, soit près de 4,6 tonnes par habitant, ce qui justifie la recherche de valorisations à plus forte valeur environnementale (notre-environnement.gouv.fr, août 2025).

La directive européenne sur les émissions industrielles, le système d’échange de quotas et la montée en puissance d’un futur cadre de certification des suppressions de carbone créent un environnement plus lisible pour les opérateurs. La priorité reste la qualité des données et la vérifiabilité de la suppression carbone, conditions nécessaires pour générer une prime de valeur sur les matériaux et sur les crédits carbone associés.

Retombées économiques régionales et effets sur la filière btp

Le bénéfice ne se résume pas à l’indicateur tCO₂. La conversion de 84 000 tonnes de mâchefers par an en granulats routiers stabilise l’approvisionnement local en matériaux, limite les transports sur longues distances et réduit la dépendance aux granulats naturels. Les acheteurs publics et privés y trouvent un intérêt économique, surtout quand la valeur environnementale est mesurée et reconnue.

Pour Lingenheld, la maîtrise d’une chaîne complète de valorisation constitue un levier de compétitivité sur des marchés où l’empreinte carbone devient un critère d’arbitrage. À l’échelle régionale, le site stimule l’écosystème de fournisseurs et de prestataires, de la maintenance des équipements à la logistique de CO₂, et crée des compétences nouvelles autour de la minéralisation.

Le projet illustre une forme d’industrialisation sobre : capex ciblés, procédés modulaires, intégration dans des sites existants. Cette configuration limite les risques de démarrage et facilite la réplication dans d’autres hubs de déchets et de recyclage, en particulier dans les zones métropolitaines à fort gisement.

Comment se structure un achat de granulats carbonés

Les acheteurs de matériaux routiers peuvent intégrer la composante CO₂ dans leurs critères :

  1. Exiger une déclaration environnementale avec traçabilité des lots et teneur en CO₂ minéralisé.
  2. Évaluer le coût complet en intégrant l’économie de transport et la disponibilité locale.
  3. Privilégier les appels d’offres qui valorisent la performance carbone vérifiée plutôt que le seul prix d’achat.

Les contrats peuvent également prévoir des indicateurs de suivi en exploitation pour garantir la pérennité des performances.

Paramètres techniques clés pour une mise à l’échelle crédible

La réussite d’une filière de minéralisation repose sur des fondamentaux d’ingénierie : homogénéité des substrats, contrôle de l’humidité, température et temps de contact, et garantie que la réaction se traduit par une formation mesurable de carbonates. À Oberschaeffolsheim, l’ancrage sur une plate-forme de recyclage existante simplifie l’accès aux équipements et aux flux logistiques.

La disponibilité en CO₂ est tout aussi stratégique. Le fait d’adosser l’approvisionnement à une source proche réduit les coûts et les émissions résiduelles de transport. Cette proximité facilite également la synchronisation des flux, point sensible pour des procédés qui tirent parti d’un CO₂ de haute pureté ou d’un biogaz épuré.

Enfin, la crédibilité à long terme suppose un contrôle qualité continu. Analyses de lots, tests mécaniques des granulats, suivi environnemental et audits de la chaîne carbone permettent de sécuriser la montée en puissance et d’asseoir la confiance des donneurs d’ordres.

Dans la minéralisation, le CO₂ est converti en carbonates. La permanence se mesure à l’échelle séculaire, car les carbonates sont stables dans les conditions d’usage des matériaux routiers.

La robustesse de cette affirmation dépend de tests de lixiviation, de la connaissance des mécanismes de formation et du suivi des ouvrages. Ce qui distingue ces crédits de suppression de compensations classiques plus exposées au risque d’inversion, comme certaines plantations.

Signaux stratégiques pour les entreprises françaises

La trajectoire française de neutralité carbone renforce la demande pour des solutions mesurables et locales. La minéralisation dans les mâchefers coche ces cases, en s’appuyant sur des flux déjà existants. Les collectivités et les grands maîtres d’ouvrage peuvent y voir une opportunité de structurer des marchés régionaux de matériaux bas carbone, avec des spécifications intégrant les gains en CO₂.

Pour les entreprises industrielles, l’enjeu est double. D’une part, sécuriser des accès à des gisements de matériaux compatibles pour ancrer des capacités de minéralisation près des bassins de consommation.

D’autre part, formaliser la chaîne de preuve carbone pour monétiser les suppressions sur les marchés et dans les bilans climat. Ce double mouvement traduit une bascule du climat de l’immatériel vers le climat industriel, où chaque tonne stockée est liée à un granulat livrable.

À l’échelle européenne, la standardisation des méthodes de mesure et la montée en maturité des cadres de certification seront décisives pour donner de la profondeur aux contrats d’achat multisites. La logique de réplication, déjà à l’œuvre chez Neustark avec plusieurs dizaines d’installations, pourrait accélérer dans les zones densément urbanisées disposant de centres de tri et d’incinération.

Ce que ce premier site alsacien révèle de la décarbonation matérielle

L’installation d’Oberschaeffolsheim cristallise un changement d’échelle. On ne parle plus seulement de compenser, mais de transformer un déchet en puits de carbone, puis en produit industriel normé. La cible de 1 200 tCO₂ stockées par an, si elle peut sembler modeste à l’échelle d’un inventaire national, prend une autre dimension rapportée à la valorisation de 84 000 tonnes de mâchefers et à la dynamique de réplication.

La pertinence économique tient dans la proximité des flux, la garantie de permanence et l’accès à des recettes additionnelles via la vente de matériaux et, potentiellement, de crédits de suppression. Pour la commande publique et les grands donneurs d’ordre, ce type de projet offre un outil concret pour faire évoluer les cahiers des charges vers des matériaux à contenu carbone vérifié, avec un impact local lisible.

En Alsace, le duo Neustark-Lingenheld pose un jalon industriel qui convertit un résidu d’incinération en actif climatique et économique, ouvrant la voie à une filière de matériaux carbonés négatifs reproductible dans d’autres territoires français.